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NOUVELLE
GÉOGRAPHIE
UNIVERSELLE
TYl'UGRAl'HIE LAlIIUii;
Rue de Fleurus, 9, -i Puiis
NOUVELLE
GÉOGRAPHIE
UNIVERSELLE
LA TE HUE ET LES HOMMES
ELISEE RECLUS
L'EUROPE MEUIDIONALE
(guÈCE, TUKQUIK, HOUMAME, SERBIK, ITALIE, ESPAGNE ET PORTUGAL]
73 GRAVURES, 4 CARTES EN COULEURS TIREES A PART
ET 1 7 :^ C \ R T K S I N T K li <; A I, É K S DANS I. K T E X T E
PAR[S
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l'J, liOlILKVAIlD SAINT-OERMAIN , 7!t Droits Je (raductioii et Ar rcpioductiuii réservés
MAR - 7 î95f
AVERTISSEMENT
La publication d'une Géographie universelle peut sembler une entreprise téméraire, mais elle est justifiée par les progrès consi- dérables qui se sont accomplis récemment et qui ne cessent de s'accomplir dans la conquête scientifique de la planète. Les contrées qui sont depuis longtemps le domaine de l'homme civilisé ont laissé pénétrer une grande partie de leurs mystères ; de vastes régions, que l'Européen n'avait pas encore visitées, ont été rattachées au monde connu, et les lois mêmes auxquelles obéissent tous les phénomènes terrestres ont été scrutées avec une précision plus rigoureuse. Les acquisitions de la science sont en trop grand nombre et trop importantes pour qu'il soit possible d'en introduire le résumé dans quelque ouvrage ancien, fût-il même de la plus haute valeur, comme l'est celui de l'illustre Malte-Brun. A une période nouvelle, il faut des livres nouveaux.
Ma grande ambition serait de pouvoir décrire toutes les contrées de la Terre et les faire apparaître aux yeux du lecteur comme s'il m'avait été donné de les parcourir moi-même et de les contempler sous leurs divers aspects ; mais,, relativement à l'homme isolé, la Terre est presque sans limites, et c'est par l'intermédiaire des voyageurs que j'ai dû faire surgir l'infinie succession des paysages terrestres. Toutefois j'ai lâché de ne point suivre mes guides en aveugle et je me suis efforcé par d'incessantes lectures de contrôler les descriptions et les récits. Avant de reproduire les paroles, j'ai toujours attendu de
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m'en être rendu un compte exact ; j'ai fait revivre la nature autour de moi.
Mais cette nature elle-même change constamment avec les hommes qu'elle nourrit. Les mouvements inlérieurs dressent ou rabaissent les montagnes, les eaux courantes déblayent le sol et l'enlraînent vers la mer, les courants sapent les falaises et reconstruisent les archipels, la vie fourmille dans les flots et renouvelle sans fin la surface de la Terre, enfin les peuples changent par l'agriculture, l'industrie, les voies com- merciales, l'aspect et les conditions premières des conlinenls qui les portent, et ils ne cessent de se modifier eux-mêmes parles migrations et les croisements. La mobilité de tout ce qui nous entoure est infinie, et pourtant il faut essayer d'en donner une idée, dépeindre à la fois le milieu primitif et le milieu changeant. Déjà dans le livre la Terres qui est en quelque sorte la préface de l'ouvrage actuel, j'ai tenté de décrire tous les mouvements généraux qui se produisent à la surface du globe ; maintenant il s'agit de les suivre dans leurs détails à travers les continents et les mers. Pareille œuvre, je le sens, est bien difficile à mener à bonne fin, mais je trouve l'excuse de ma hardiesse dans la grandeur même de la tâche et j'y dévoue sincèrement les heures rapides de ma vie. La goutte de vapeur qui brille un instant dans l'espace reflète sur sa molécule presque imperceptible l'univers qui l'entoure de son immensité : c'est ainsi que j'essaye de réfléchir le monde environnant.
La géographie conventionnelle qui consiste à citer les longitudes et les latitudes, à énumérer les villes, les villages, les divisions politiques et administratives, ne prendra qu'une place secondaire dans mon travail ; les atlas, les dictionnaires, les documents officiels fournissent sur cette partie de la science géographique tous les renseignements désirables. Je ne voudrais pas, en me donnant la facile besogne d'in- tercaler en grand nombre des tableaux de noms et de chiffres, accroître inutilement les dimensions d'un ouvrage qui sera déjà fort étendu, et je craindrais d'empiéter sur un domaine qui est celui de la cartographie et de la statistique pure. En ajoutant à mon livre de nombreuses cartes, je n'ai point eu non plus l'ambition de composer une sorte d'atlas et de dispenser ainsi le lecteur d'avoir recours aux ouvrages spéciaux. Tandis que les cartes générales ont pour but de
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donner à ceux qui les ctaclient tous les renseignements, sans excep- lion, qui se rapportent à la configuration du sol et à la position des mers, les planches et les figures de la Nouvelle Géographie univer- selle sont destinées uniquement à mettre en relief les phénomènes dont il est question dans le texte ; tout en restant dans les conditions obligatoires d'exactitude et de précision, elles négligeront les détails secondaires. Loin de remplacer un atlas, mes cartes ne font, pour ainsi dire, que le commenter, en expliquer le sens intime relati- vement aux phénomènes de la nature et aux événements de l'histoire.
Dans mon long voyage à travers le monde, des rivages de la Grèce, où commence notre civilisation européenne, aux formidables monts de glace qui défendent à l'homme les abords^des terres Antarctiques, je ne m'astreindrai point à un ordre absolument rigoureux. La nature étant elle-même fort diverse dans ses aspects et n'obéissant à aucun régime de régularité conventionnelle, il n'y aurait qu'un ordre tout extérieur à suivre toujours la même routine dans la description des pays. Il me semble plus vrai de me laisser diriger dans mon travail par l'im- portance relative des phénomènes qu'il s'agit de décrire et par les caractères distinctifs et l'état de culture des peuples qui se succéderont dans mes tableaux.
En commençant un travail d'une aussi grande étendue, mon devoir est de m'engager envers le lecteur à une extrême sobriété de langage. J'ai trop à dire pour ne pas être tenu à me garder de toute parole inutile ; je serai donc aussi bref qu'il me sera possible de l'être sans nuire à la clarté de l'exposition. La Terre est assez grande et les quatorze cent millions d'hommes qui l'habitent présentent assez de diversités et de contrastes pour que Ton puisse en parler sans se livrer à des répétitions inutiles.
Malheureusement mon ouvrage, avec quelque soin que je l'aie préparé et que je le rédige, ne sera point exempt de nombreuses erreurs. Celles qui auront pour cause les transformations incessantes de la nature et de l'humanité ne sauraient être évitées et je n'ai pas besoin de m'en excuser, car je ne puis avoir la prétention de devancer le temps. Mais je prévois aussi bien des erreurs qui proviendront, soit de l'ignorance des travaux de mes devanciers, soit, chose plus grave, de quelque préjugé dont je ne serais pas encore parvenu à me
IV AVERTISSEMENT.
défaire. D'avance, je prie mes lecteurs de me pardonner. Du moins puis-je leur promettre le scrupule dans le travail, la droiture dans les jugements, le respect conlinu de la vérité. C'est là ce qui me permet de m'adresser à eux plein de confiance, en les invitant à étudier avec moi cette « Terre Bienfaisante » qui nous porte tous et sur laquelle il serait si bon de vivre en frères !
ELISEE RECLUS.
NOUVELLE
GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE
CHAPITRE PREMIER
CONSIDERATIONS GENERALES
La Terre n'est qu'un point dans l'espace, une molécule astrale ; mais pour les hommes qui la peuplent, cette molécule est encore sans limites, comme aux temps de nos ancêtres barbares. Elle est relativement infinie, puisqu'elle n'a pas été parcourue dans son entier et qu'il est même impossible de prévoir quand elle nous sera définitivement connue. Le géodésien, l'astronome nous ont bien révélé que notre planète ronde s'aplatit vers les deux pôles; le météorologiste, le physicien ont étudié par induction dans cette zone ignorée la marche probable des vents, des courants et des glaces ; mais nul explorateur n'a vu ces extrémités de la Terre, nul ne peut dire si des mers ou des continents s'étendent au delà des grandes barrières de glace dont on n'a point encore pu forcer l'entrée. Dans la zone boréale, il est vrai, de hardis marins, l'honneur de notre race, ont graduellement rétréci l'espace mystérieux, et, de nos jours, le fragment de rondeur terrestre qui reste à découvrir dans ces parages ne dépasse pas la centième partie de la superficie du globe ; mais de l'autre côté de la Terre les explorations des navigateurs laissent encore un énorme vide, d'un diamètre tel que la lune pourrait y tomber sans toucher aux régions de la planète déjà visitées.
D'ailleurs, les mers polaires, que défendent contre les entreprises de l'homme tant d'obstacles naturels, ne sont pas les seuls espaces terrestres
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j NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
qui aient échappé au regard des hommes de science. Chose étrange et bien faite pour nous humilier dans notre orgueil de civilisés! parmi les contrées que nous ne connaissons pas encore, il en est qui seraient parfaitement accessibles si elles n'étaient défendues que par la nature : ce sont d'autres hommes qui nous en interdisent l'approche. Nombre de peuples ayant des villes, des lois, des mœurs relativement policées, vivent isolés et inconnus comme s'ils avaient pour demeure une autre planète; la guerre et ses horreurs, les pratiques de l'esclavage, le fanatisme religieux et jusqu'à la concurrence commerciale veillent à leurs frontières et nous en barrent l'entrée. De vagues rumeurs nous apprennent seulement l'existence de ces peuples; il en est même dont nous ne savons absolument rien et sur lesquels la fable s'exerce à son gré. C'est ainsi que dans ce siècle de la vapeur, de la presse, de l'incessante et fébrile activité, le centre de l'Afrique, une partie du continent australien, l'île pourtant si belle et probablement si riche de la Nouvelle-Guinée, et de vastes plateaux de l'intérieur de l'Asie sont toujours pour nous le domaine de l'inconnu. Les régions mêmes où la plupart des savants aiment à voir le berceau des Aryens, nos principaux ancêtres, n'ont encore été que très-vaguement explorées.
Quant aux contrées déjà visitées par les voyageurs et figurées sur pos cartes avec un réseau d'itinéraires, on ne saurait espérer de les^ connaître dans le détail de leur géographie intime avant de les avoir soumises à une longue série d'études comparées. Que de temps il faudra pour rejeter les contradictions, les erreurs de toute espèce que les explo- rateurs mêlent à leurs descriptions et à leurs récits ! Quel prodigieux labeur demandera la connaissance parfaite du climat, des eaux et des roches, des plantes et des animaux ! Que d'observations classées et raison- nées pour qu'il soit possible d'indiquer les modifications lentes qui s'accomplissent dans l'aspect et les phénomènes physiques des diverses contrées! Que de précautions à prendre pour savoir constater avec certitude les changements qui s'opèrent par le jeu spontané de l'organisme terrestre, et les transformations dues à la bonne ou mauvaise gestion de l'homme ! Et pourtant c'est là qu'il faut en arriver pour se hasarder à dire que l'on connaît la Terre.
Ce n'est pas tout. Par une pente naturelle de notre esprit, c'est à nous- mênies, c'est à l'homme considéré comme centre des choses, que nous essayons de ramener toute étude; aussi la connaissance de la planète doit-elle se compléter nécessairement, se justifier pour ainsi dire par celle des peuples qui l'habitent. Mais si le sol qui porte les hommes est peu
ORIGINE DES HOMMES. 5
connu, ceux-ci le sont relativement bien moins encore. Sans parler de l'origine première des tribus et des races, origine qui nous est absolument inconnue, les filiations immédiates, les parentés, les croisements de la plupart des peuples et peuplades, leurs lieux de provenance et d'étape sont encore un mystère pour les plus savants et l'objet des affirmations les plus contradictoires. Que doivent les nations à l'influence de la nature qui les environne? Que doivent-elles au milieu qu'habitèrent leurs ancêtres, à leurs instincts de race, à leurs mélanges divers, aux traditions importées du dehors? On ne le sait guère; à peine quelques rayons de lumière pénètrent-ils çà et là dans cette obscurité. Le plus grave, c'est que l'igno- rance n'est pas la seule cause de nos erreurs; les antagonismes des passions, les haines instinctives de race à race et de peuple à peuple nous entraînent souvent à voir les hommes autres qu'ils ne sont. Tandis que les sauvages des terres éloignées se montrent à notre imagination comme des fantômes sans consistance, nos voisins, nos rivaux en civilisation nous apparaissent sous des traits enlaidis et difformes. Pour les voir sous leur véritable aspect, il faut d'abord se débarrasser de tous les préjugés et de tous ces sentiments de mépris, de haine, de fureur qui divisent encore les peuples. L'œuvre la plus difficile , nous a dit la sagesse de nos ancêtres, est de se connaître soi-même; combien est plus difficile la science de l'homme, étudiée dans toutes ses races à la fois !
Il serait donc impossible actuellement de présenter une description complète de la Terre et des Hommes, une géographie vraiment universelle. C'est là une œuvre réservée à la collaboration future des observateurs qui, de tous les points de la planète, s'associeront pour rédiger le grand livre des connaissances humaines. Le travailleur isolé ne peut de nos jours que hasarder la composition d'un tableau succinct, en tachant d'observer fidèlement les règles delà perspective, c'est-à-dire de donner aux diverses contrées des plans d'autant plus rapprochés que leur importance est plus considérable et qu'ils sont connus d'une façon plus intime.
Naturellement, chaque peuple doit être tenté de croire que dans une description de la Terre la première place appartient à son pays. La moindre tribu barbare, le moindre groupe d'hommes encore dans l'état de nature pense occuper le véritable milieu de l'univers, s'imagine être le repré- sentant le plus parfait de la race humaine. Sa langue ne manque jamais de témoigner cette illusion naïve, qui provient de l'étroitesse extrême de son horizon. La rivière qui arrose ses champs est le « Père des Eaux », la montagne qui abrite son campement est le « Nombril de la Terre ». Les noms que les peuples enfants donnent aux nations voisines sont des
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termes de mépris, tant ils considèrent les étrangers comme étant leurs inférieurs : ils les appellent « Sourds », « Muets », « Bredouilleurs », « Malpropres », « Idiots », « Monstres » et « Démons ! » Ainsi les Chinois, qui à certains égards constituent en effet un des peuples les plus remar- quables et qui ont au moins l'avantage du nombre sur tous les autres, ne se contentent pas de voir dans leur beau pays la « Fleur du Milieu », ils lui reconnaissent aussi une telle supériorité, que, par une méprise bien naturelle, on a pu les désigner sous le nom de « Fils du Ciel ». Quant aux nations éparses autour du « Céleste Empire », elles sont au nombre de quatre, les « Chiens », les « Porcs », les « Démons » et les « Sauvages 1 » Encore ne méritent-elles pas qu'on leur donne un nom; il est plus simple de les désigner par les points cardinaux : ce sont les « Immondes » de l'est, du nord, de l'orient et du midi.
Si nous donnons la première place à l'Europe civilisée dans notre des- cription de la Terre, ce n'est point en vertu de préjugés semblables à ceux des Chinois. Non, cette place lui revient de droit. D'abord, le conti- nent européen est le seul dont toute la surface ait été parcourue et scientifi- quement explorée, le seul dont la carte soit à peu près complète et dont l'inventaire matériel soit presque achevé. Sans avoir une population aussi dense que celle de l'Inde et de la Chine centrale, l'Europe contient près du quart des habitants du globe, et ses peuples, quels que soient leurs défauts et leurs vices, quel que soit, à maints égards, l'état de barbarie dans lequel ils se trouvent , sont encore ceux qui donnent l'impulsion au reste de l'humanité dans les travaux de l'industrie et ceux de la pensée. C'est en Europe que, depuis vingt-cinq siècles, le principal foyer de rayonnement pour les arts, les sciences, les idées nou- velles, n'a cessé de briller, tout en se déplaçant graduellement du sud-est au nord-ouest. Même les hardis colons européens qui sont allés porter leurs langues et leurs mœurs par delà les mers et qui ont eu l'immense avantage de trouver un sol vierge pour s'y épandre librement, n'ont point encore donné au nouveau monde, dans le développement de l'histoire contemporaine, une importance égale à celle de la petite Europe.
Plus actifs, plus audacieux, débarrassés, en outre, d'une partie de ce lourd bagage du passé féodal que les sociétés d'Europe traînent après elles, nos rivaux d'Amérique sont encore trop peu nombreux pour que l'ensemble de leurs travaux puisse égaler les nôtres. Ils n'ont pu reconnaître qu'une faible partie des ressources de leur nouvelle patrie ; môme l'œuvre préli- minaire de l'exploration est bien loin d'ôtre achevée. La « vieille Europe », où chaque motte de terre a son histoire, où chaque homme est par ses
INFLUENCE DU MILIEU. 7
Iraditions et son champ l'héritier de cent générations successives, garde donc le premier rang, et l'étude comparée des peuples permet de croire que l'hégémonie morale et la prépondérance industrielle lui resteront pendant longtemps encore. Toutefois il n'est point douteux que l'égalité finira par prévaloir, non-seulement entre l'Amérique et l'Europe, mais aussi entre toutes les parties du monde. Grâce aux croisements incessants de peuple à peuple et de race à race, grâce aux migrations prodigieuses qui s'accomplissent et aux facilités croissantes qu'offrent les échanges et les voies de communication, l'équilibre de population s'établira graduellement dans les diverses contrées, chaque pays fournira sa part de richesses au grand avoir de l'humanité, et, sur la Terre, ce que l'on appelle la civilisation aura « son centre partout, sa circonférence nulle part ».
On sait combien puissante a été l'influence favorable du milieu géogra- phique sur les progrès des nations européennes. Leur supériorité n'est point due, comme d'aucuns se l'imaginent orgueilleusement, à la vertu propre des races dont elles font partie, car, en d'autres régions de l'ancien monde, ces mêmes races ont été bien moins créatrices. Ce sont les heu- reuses conditions du sol, du climat, de la forme et de la situation du continent qui ont valu aux Européens l'honneur d'être arrivés les premiers à la connaissance de la Terre dans son ensemble et d'être restés longtemps à la tête de l'humanité. C'est donc avec raison que les historiens géographes aiment à insister sur la configuration des divers continents et sur les conséquences qui devaient en résulter pour les destinées des peuples. La forme des plateaux, la hauteur des montagnes, la marche et l'abondance des fleuves, le voisinage de l'Océan, les dentelures des côtes, la température de l'atmosphère, la fréquence ou la rareté des pluies, les mille rapports mutuels du sol, de l'air et des eaux, tous les phénomènes de la vie plané- taire ont un sens à leurs yeux et leur servent à expliquer, du moins en par- tie, le caractère et la vie première des nations; ils se rendent ainsi compte de la plupart des contrastes qu'offrent les peuples soumis aux influences diverses, et montrent sur la Terre les chemins que devaient nécessairement suivre les hommes dans leur flux et reflux de migrations et de guerres.
Toutefois il ne faut point oublier que la forme générale des continents et des mers et de tous les traits particuliers de la Terre ont dans l'histoire de l'humanité une valeur essentiellement changeante, suivant l'état de culture auquel en sont arrivées les nations. Si la géographie proprement dite, qui s'occupe seulement de la forme et du relief de la planète, nous expose l'état passif des peuples dans leur histoire d'autrefois, en revanche, la géographie historique et statistique nous montre les hommes entrés dans leur rôle
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actif et reprenant le dessus par le travail sur le milieu qui les entoure. Tel fleuve qui, pour une peuplade ignorante de la civilisation, était une barrière infranchissable, se transforme en chemin de commerce pour une tribu plus policée, et, plus tard, sera peut-être changé en un simple canal d'irrigation, dont l'homme réglera la marche à son gré. Telle montagne, que parcou- raient seulement les pâtres et les chasseurs et qui barrait le passage aux nations, attira dans une époque plus civilisée les mineurs et les industriels, puis cessa même d'être un obstacle, grâce aux chemins qui la traversent. Telle crique de la mer où se remisaient les petites barques de nos ancêtres est délaissée maintenant, tandis que la profonde baie, jadis redoutée des navires et protégée désormais par un énorme brise-lames, construit avec des fragments de montagnes, est devenue le refuge des grands vaisseaux.
Ces innombrables changements, que l'industrie humaine opère sur tous les points du globe, constituent une révolution des plus importantes dans les rapports de l'homme avec les continents eux-mêmes. La forme et la hauteur des montagnes, l'épaisseur des plateaux, les dentelures de la côte, la disposition des îles et des archipels, l'étendue des mers, perdent peu à peu de leur importance relative dans l'histoire des nations, à mesure que celles-ci gagnent en force et en volonté. Tout en subissant l'influence du milieu, l'homme la modifie à son profit; il assouplit la nature, pour ainsi dire, et transforme les énergies de la terre en forces domestiques. On peut citer en exemple les hauts plateaux de l'Asie centrale qui enlèvent encore toute unité géographique à l'anneau des terres extérieures et des péninsules environnantes, mais dont l'exploration future et la conquête industrielle auront pour résultat de donner à l'Asie cette unité qu'elle avait seulement en apparence. De même, la lourde et massive Afrique, la mono- tone Australie, l'Amérique méridionale, pleine de forêts et de nappes d'eau, jouiront des mêmes avantages que l'Europe et deviendront mobiles comme elle lorsque des routes de commerce, traversant ces pays dans tous les sens, y franchiront fleuves, lacs, déserts, monts et plateaux. D'un autre côté, les privilèges que l'Europe devait à son ossature de montagnes, au rayonnement de ses fleuves, aux contours de ses rivages, à l'équilibre général de ses formes, ont cessé d'avoir la même valeur relative depuis que les peuples ajoutent leur outillage industriel aux ressources premières fournies par la nature.
Ce changement graduel dans l'importance historique de la configu- ration des terres, tel est le fait capital qu'il faut bien garder en mémoire quand on veut comprendre la géographie générale de l'Europe. En étudiant l'espace, il faut tenir compte d'un élément de même valeur, le temps.
CHAPITRE 11
L'EUROPE
Dès leurs premières expéditions de guerre ou de commerce, les habitants des rivages orientaux de la iMéditerranée devaient apprendre à distinguer les trois continents qui viennent s'y rencontrer. I)ans cette région centrale de l'ancien monde, l'Afrique tient à peine à l'Asie par un étroit ligament de sables arides, et l'Europe est séparée de l'Asie Mineure par une série continue de mers et de détroits aux courants dangereux. La division de la terre connue en trois parties distinctes s'imposait donc à l'esprit des peuples enfants, et lorsque, en pleine virilité de la race hellénique, l'histoire écrite vint remplacer les mythes et les traditions orales, le nom de l'Europe était probablement déjà transmis par une longue suite de générations. Hérodote avoue naïvement que nul mortel ne saurait espérer d'en connaître jamais la vraie signification. Les savants modernes ont pourtant essayé d'interpréter ce nom légué par les aïeux. Les uns y voient une ancienne désignation qui se serait appliquée d'abord à la Thrace aux « larges plaines », et qui serait ensuite devenue celle de l'Europe entière; les autres le dérivent d'un surnom de Zeus aux « larges yeux», l'antique dieu solaire chargé de la protection du continent. Quelques étymologistes pensent que l'Europe fut ainsi désignée par les Phéniciens comme le pays des « Hommes blancs ». Il semble plus probable toutefois que le nom d'Europe avait primitivement le sens de «couchant», par contraste avec l'Asie, ou pays du soleil levant. C'est ainsi que l'Italie, puis l'Espagne, s'ap[»elèrent Hespérie, que l'Afrique
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10 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
occidentale reçut des Musulmans le nom de Maghreb, et que, de nos jours, les plaines d'outre-Mississippi sont devenues le « Far West ».
Quel que soit d'ailleurs le sens primitif de son nom, l'Europe est, d'après tous les mythes anciens, une fille de l'Asie. Ce sont les navires de la Phénicie qui les premiers ont exploré les rivages européens, et, par les échanges, en ont mis les populations en rapport avec celles du monde orien- tal. Lorsque la lille eut dépassé la mère en civilisation et que les voya- geurs hellènes se furent mis à continuer les découvertes des marins de Tyr, toutes les terres reconnues au nord de la Méditerranée furent considérées comme une dépendance de l'Europe. Cette partie du monde, qui d'abord ne comprenait probablement que la grande péninsule thraco-hellénique, s'agrandit graduellement pour embrasser l'Italie, l'Hispanie, les Gaules et toutes les régions hyperboréennes situées au delà des Alpes et du Danube. Pour Strabon, l'Europe, déjà connue dans sa partie la plus accidentée et la plus « vivante », était limitée à l'orient par les Palus Méotides et le cours du Tanaïs.
Depuis cette époque, les limites tracées par les géographes modernes entre l'Europe et l'Asie ont été reportées plus à l'est. D'ailleurs, on le comprend, ces divisions doivent toutes avoir quelque chose de conventionnel, puisque l'Europe, limitée de tous les autres côtés par les eaux marines, se rattache au territoire de l'Asie du côté de l'Orient. Par ses frontières de la Sibérie et du Caucase, l'Europe n'est en réalité qu'une simple péninsule du continent asiatique. Toutefois le contraste entre les deux parties du monde est trop considérable pour que la science cesse de partager l'Europe et l'Asie en deux masses continentales. Mais où se trouve la vraie ligne de séparation? D'ordinaire, les cartographes s'en tiennent aux limites administratives qu'il plaît au gouvernement russe de tracer entre ses immenses possessions euro- péennes et asiatiques : c'est dire qu'ils se conforment à des caprices. D'autres prennent les arêtes du Caucase et des monts Ourals pour frontière commune des deux continents; mais cette division, qui semble plus raisonnable au premier abord, n'en est pas moins absurde: les deux versants d'une chaîne de montagnes ne sauraient être désignés comme appartenant à une for- mation distincte, et, le plus souvent, ils sont habités par des populations de même origine. La véritable zone de séparation entre l'Europe et l'Asie n'est point constituée par des systèmes de montagnes, mais, au contraire, par une série de dépressions, jadis remplies en entier par le bras de mer qui rejoignait la Méditerranée à l'océan Glacial. Au nord du Caucase, les steppes du Manytch, qui séparent. la mer Noire de la Caspienne, sont eiicore par- tiellement couverts de lacs salins; la Caspienne elle-même, ainsi que l'Aral
LIMITES DE L'EUROPE.
et les autres lacs épars dans la direction du golfe d'Obi, sont des restes de l'ancienne mer, et les espaces intermédiaires portent encore les traces des eaux qui les inondaient jadis.
Sans parler des changements qui ont dû s'opérer dans la configuration
FRONTIKKES NATl'HELLES DE L EUROPE
de l'Europe pendant les périodes géologiques antérieures, il est certain que, durant l'époque moderne, la forme du continent s'est grandement modifiée. Si l'Europe était autrefois séparée de l'Asie occidentale par un large bras de mer, en revanche, il fut un temps où elle tenait à l'Anatolie par la langue
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NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE.
de terre où s'est ouvert depuis le détroit de Constantinople. De même, l'Espagne se reliait à l'Afrique avant que les eaux de l'Océan eussent fait irruption dans la Méditerranée, et probablement aussi la Sicile se rattachait à la Mauritanie. Enfin, les îles Britanniques taisaient partie du tronc continental. Les érosions de la mer, en même temps que les exhaussements et les dépressions des terrains, n'ont cessé et ne cessent encore de modifier les contours du littoral. Les nombreux sondages opérés dans les mers qui baignent l'Europe occidentale ont révélé l'existence d'un plateau sous-
no 2. — RELIEF DE L tUIlOPE
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UnHI] Terrar de Oa.200mèlr&r au. dessuj du nmeau. de ii mer ÏHI Terra!nj plti.r baj ^ue le- mocoii de LiMeiiUtirreuUA \^k fondementr xoiu--maruu- a laprofindeuf de i^OO melrar tBk Pr<i/Mulcur de plus de 200 metrar
marin, qui, au point de vue géologique, doit être considéré comme partie intégrante du continent. Entouré d'abîmes de plusieurs milliers de mètres de profondeur, et recouvert en moyenne de 50 à 200 mètres d'eau, ce piédestal de la France et des îles Britanniques n'est autre chose que la base de terres anciennes démolies par le travail continu des vagues : c'est la fondation ruinée d'un^édifice continental disparu. Ajoutées à l'Europe, toutes les berges sous-marines du littoral de l'Océan et celles de la Méditerranée accroîtraient d'un quart environ la superficie du continent; mais, en même temps, elles lui raviraient celte richesse de péninsules qui a valu à l'Europe sa prépondérance historique sur les autres parties du monde.
FORME DE L'EUROPE. 15
Si par la pensée, au lieu d'imaginer un exhaussement de 200 mètres, on se figure le continent s'abaissant en IjIoc de la même quantité, l'Europe se trouverait n'occuper que la moitié de son étendue actuelle; toutes les plai- nes basses, qui, pour la plupart, sont d'anciens fonds de mer, seraient immergées de nouveau dans l'Océan; il ne resterait plus au-dessus des eaux qu'une sorte de squelette de plateaux et de montagnes, beaucoup plus tailladé de golfes et frangé de presqu'îles que ne l'est le rivage existant. Toute l'Europe occidentale et méditerranéenne constituerait un puissant massif insulaire entouré de terres plus qu'à moitié submergées, telles que la Sicile et la Grande-Bretagne, et séparé par un large détroit des plaines légèrement bombées de l'intérieur de la Russie. Ce massif, pour l'histoire non moins que pour la géologie, est la véritable Europe. A demi asiatique par son climat extrême, par l'aspect de ses campagnes monotones et de ses interminables steppes, la Russie se rattache aussi très-intimement à l'Asie par ses races et par son développement historique ; on peut même dire qu'elle fait partie de l'Europe depuis un siècle à peine. C'est au milieu des îles, des péninsules, des vallées, des petits bassins, des horizons variés de l'Europe maritime et montagneuse; c'est dans cette nature si vive, si accidentée, aux contrastes si imprévus, qu'est née la civilisation moderne, résultat d'innombrables civilisations locales, heureusement unies en un seul courant. De même que les eaux, en s'épanchant des montagnes, ont fertilisé les plaines environnantes par le limon nourricier, de même les progrès de toute espèce, accomplis dans ce centre de rayonnement, se sont répandus de proche en proche à travers les continents, jusqu'aux extrémités de la terre.
II
DIVISIONS NATURELLES ET MONTAGNES
Cette Europe en résumé, qui comprend, en outre des trois péninsules méditerranéennes, la France, l'Allemagne et l'Angleterre, se divise natu- rellement en plusieurs parties. Les îles Britanniques forment un premier groupe nettement séparé, grâce à la ceinture de mers qui l'environne. La presqu'île hispanique n'est guère moins distincte du reste de l'Europe, car elle vient confiner à la France par un véritable rempart de montagnes, le plus difficile à franchir qui existe dans le continent; en outre, une profonde dépression, dont le seuil de partage n'a pas même 200 mètres,
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réunit l'Océan et la Méditerranée, immédiatement au nord de l'Espagne. L'unité géograpliique n'est complète que pour le système des Alpes et les chaînes de montagnes qui s'y rattachent, en France, en Allemagne, en Italie et dans la péninsule hellénique : c'est là que se trouve la charpente de l'édifice continental.
Le système des Alpes, qui doit probablement son vieux nom celtique à la blancheur de ses hautes cimes neigeuses, se développe en une immense courbe de plus de 1,000 kilomètres, des rivages de la Méditerranée au bassin du Danube. Il se compose, en réalité, d'une trentaine de massifs formant autant de groupes géologiques distincts, mais reliés les uns aux autres par des seuils très-élevés; ses roches, qu'elles soient de granit, d'ardoise, de grès ou de calcaires, se maintiennent au-dessus des plaines basses en un rempart continu. Dans les âges antérieurs, les Alpes furent beaucoup plus hautes, ainsi qu'a permis de le constater l'étude des éboulis et des strates à demi détruites par les agents naturels ; mais, tout dégradées qu'elles soient, elles élèvent encore des centaines de cimes dans la région des neiges persistantes, et de grands fleuves de glaces s'épanchent de toutes ses hautes crêtes dans les vallées supérieures. Des campagnes du Piémont et de la Lombardie, les glaciers et les névés apparaissent comme un diadème étincelant enroulé sur le sommet des monts.
Dans la partie occidentale du système alpin, c'est-à-dire de la Méditer- ranée au m«ssif du mont Blanc, point culminant de l'Europe, la hauteur moyenne des groupes de montagnes augmente par degrés de 2,000 mètres à plus de 4,000. A l'est du grand bassin angulaire des Alpes, formé par le mont Blanc, le système change de direction; puis, au delà des deux puis- santes citadelles du mont Bose et de l'Oberland, il. s'abaisse peu à peu. A l'Orient des Alpes suisses, aucune cime n'atteint la hauteur de 4,000 mètres, et l'élévation moyenne des montagnes diminue d'un tiers environ; mais là où la région montagneuse est moins haute, elle devient graduellement plus large à cause de l'écartement des massifs et de la divergence des chaînes. Tandis que l'axe principal continue vers le nord-est la direction des Alpes helvétiques, des chaînes très-considérables, qui doublent l'épaisseur de la masse, se projettent au nord, à l'est et au sud-est. Par le travers de Vienne, les Alpes proprement dites n'ont pas moins de 400 kilomètres de large.
En s'étalant ainsi, le système des Alpes perd son caractère et son aspect; il n'a plus ni grands massifs, ni glaciers, ni champs de neige; au nord, il s'affaisse peu à peu vers la vallée du Danube; au sud, il se ramifie en chaînes secondaires sur le piédestal que lui fournit le plateau bombé de la Turquie. Malgré la différence extrême qu'offrent le tableau des grandes
MONTAGNES DE L'EUROPE.
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Alpes et les vues du Monténégro, de l'Hémus, du Rhodope, du Pinde, toutes ces arêtes montagneuses n'en appartiennent pas moins au même système orographique. Toute la péninsule thraco-hellénique doit être considérée comme une dépendance naturelle des Alpes. 11 en est de même de la pres- qu'île d'Italie, car, dans son immense courbe, l'arête des Apennins continue parfaitement la chaîne des Alpes Maritimes, et l'on ne sait vraiment où l'on doit tracer entre les deux la ligne conventionnelle de séparation. Enfin, parmi les chaînes de montagnes qui se rattachent au système des Alpes, il faut aussi compter les Carpathes, que le travail des eaux a graduellement isolées pendant la période géologique moderne. Il est indubitable qu'autrefois rhémicycle de montagnes formé par les Petits Carpathes, les Beskides, le Tatra, les Grands Carpathes et les Alpes transylvaines s'unissait d'un côté aux Alpes d'Autriche, de l'autre aux contre-forts des Balkhans. Le Danube s'est ouvert deux portes à travers ces remparts; mais ces portes sont étroites, semées de roches, dominées par de hautes parois.
La forme des massifs alpins et du labyrinthe des chaînes orientales devait exercer sur l'histoire de l'Europe, et par conséquent du monde entier, l'influence la plus décisive. Les seules routes des Barbares étant celles qu'avait ouvertes la nature, les peuples asiatiques ne pouvaient pénétrer en Europe que par deux voies, celle de la mer ou celle des grandes plaines du Nord. A l'ouest de la mer Noire, ils trouvaient d'abord les lacs et les marécages difficiles à franchir de la vallée du Danube; puis, après avoir surmonté ces obstacles, ils rencontraient la haute barrière des montagnes, au delà desquelles le dédale boisé des gorges et des escarpements aboutissait aux régions, alors inaccessibles, des grandes neiges. Ainsi les Carpathes, les Balkhans et toutes les chaînes avancées du système alpin formaient à l'Europe occidentale comme un immense bouclier de près de 1,000 kilo- mètres de largeur; les populations nomades et conquérantes qui venaient se heurter contre cet obstacle risquaient d'y briser leur force. Habituées aux steppes, à l'horizon sans limites des campagnes unies, elles n'osaient gravir ces monts abrupts. Il ne leur restait donc qu'à se détourner vers le nord pour gagner les grandes plaines germaniques, où les migrations successives pouvaient s'épandre plus à leur aise. Quant aux envahisseurs poussés par la fureur aveugle des conquêtes, ceux d'entre eux qui s'enga- geaient quand même dans les défilés de montagnes se trouvaient pris comme dans une trappe au milieu de l'enchevêtrement des vallées. De là cette multitude de peuples et de fragments de peuples, ce fourmillement de races qui a fait des contrées danubiennes une sorte de chaos. Comme dans les remous d'un fleuve où se déposent tous les débris apportés par le
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courant, les épaves de presque toutes les populations de l'Orient sont venues s'entasser en désordre dans ce coin du continent.
Au sud de la grande barrière des monts, le mouvement des peuples entre l'Europe et l'Asie ne pouvait s'opérer que par mer. Les peuples assez avancés en civilisation pour se construire des bâtiments étaient donc les seuls auxquels le chemin fût ouvert. Pirates, marchands ou guerriers, ils s'étaient tous élevés depuis longtemps au-dessus de la barbarie primitive, et même, dans leurs voyages de conquête, ils apportaient toujours avec eux quoique accroissement aux connaissances humaines. En outre, les groupes d'émi- grants ne pouvaient jamais être bien nombreux, à cause des difficultés de l'équipement et de la navigation. Abordant en petit nombre, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, les nouveaux venus se trouvaient en contact avec des populations d'origines différentes, et de ces rencontres naissaient des civilisations locales ayant toutes leur caractère propre; mais nulle part l'influence étrangère ne devenait prépondérante. Chaque île de l'ar- chipel, chaque péninsule, chaque vallée de l'Hellade se distinguait de ses voisines par son état social, son dialecte, ses mœurs; mais toutes restaient grecques, en dépit des influences phéniciennes ou autres, auxquelles elles avaient été soumises. Ainsi, grâce à la disposition des montagnes et des côtes, la civilisation qui se développa graduellement dans le monde méditer- ranéen, sur le versant méridional des Alpes, devait avoir, dans son ensemble, plus d'élan spontané, plus de variétés et de contrastes que la civilisation beaucoup moins avancée des peuples du Nord, oscillant deçà et delà dans les grandes plaines uniformes.
L'épaisseur des Alpes et de tous ses avant-monts, du Pinde aux Carpathes, séparait donc vraiment deux mondes distincts où la marche de l'histoire devait s'accomplir différemment. Toutefois, même en l'absence de routes, la séparation n'était pas complète entre les deux versants. Nulle part le système des Alpes n'offre, comme les Andes et les monls du Tibet, de larges plateaux froids et déserts, posant leur masse énorme en barrière intranchissable. Partout les massifs alpins sont découpés en monts et en vallées ; partout le climat général du pays est assez doux pour que les populations puissent vivre et se propager. Les montagnards, assez bien protégés par la nature pour qu'il leur fût aisé de maintenir leur indépen- dance, servaient jadis d'intermédiaires entre les peuples des plaines opposées : c'est par eux que se faisaient les rares échanges entre le Nord et le Midi et que les premiers sentiers de commerce se frayèrent entre les sommets. Les points où de larges routes, où des chemins de fer devaient un jour franchir le rempart des montagnes et mettre les populations en rapport de
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MONTAGNES DE L'EUROPE. 19
guerre ou d'amitié, étaient indiqués d'avance par la direction des vallées et les profondes échancrures des cols. La partie des Alpes qui devait cesser la première d'arrêter la marche des peuples en armes est celle qui se di- rige du nord au sud, entre les massifs de la Savoie et ceux du littoral mé- diterranéen. En cet endroit le système alpin, quoique très-haut, est réduit à sa moindre largeur ; en outre, les climats se ressemblent sur les deux versants opposés des groupes du Cenis et du Yiso, et par suite les popula- tions se trouvent beaucoup plus rapprochées par les mœurs et le genre de vie. La région des Alpes qui se développe au delà du mont Blanc, dans la direction du nord-est, est une barrière bien autrement sérieuse, car elle sert de limite entre deux climats différents.
Comparé à celui des Alpes, le rôle des autres chaînes de montagnes, dans l'histoire de l'Europe, est tout à fait secondaire et n'a qu'une importance locale. D'ailleurs l'action qu'elles ont exercée sur les destinées des peuples n'est pas moins évidente. Ainsi les Norvégiens et les Suédois ont pour mur de séparation les plateaux et les glaces des Alpes Scandinaves ; au centre de l'Europe, le bastion quadrangulaire des montagnes de la Bohême, tout peu- plé de Tchèques et presque entouré d'Allemands, ressemble à une île qu'as- siègent les flots de la mer. En Angleterre, les monts du pays de Galles et ceux de la Haute-Ecosse ont protégé la race celtique contre les Anglo-Saxons, les Danois et les Normands; de même en France, c'est à leurs rochers et à leurs landes que les Bretons doivent de n'avoir pas été complètement fran- cisés, et le plateau du Limousin, les monts d'Auvergne, les Cévennes sont la principale cause du frappant contraste qui existe encore entre les popu- lations du Nord et du Midi. Après les Alpes, les Pyrénées sont de toutes les montagnes d'Europe celles qui ont offert le plus grand obstacle à la marche des nations ; elles eussent été jusqu'à nos jours l'infranchissable rempart de l'Espagne, si elles n'avaient été faciles à tourner par leurs extrémités voisines de la mer.
III
ZONE MARITIME
Les vallées qui rayonnent en tous sens autour du grand massif alpin sont fort heureusement disposées pour donner à presque toute l'Europe une remarquable unité, en même temps qu'une extrême variété d'aspects et de conditions physiques. Le Pô, le Rhône, le Rhin, le Danube serpentent sous
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les climats les plus divers, et pourtant ils prennent leurs sources dans une même région de montagnes, et les alluvions dont ils fertilisent les terres (le leurs bassins proviennent du ravinement des mêmes roches. Entre ces grandes vallées primordiales, tout le pourtour des Alpes et de ses avant- monts est découpé de vallées divergentes qui vont porter à la mer les eaux et les débris triturés de la montagne. Partout des eaux courantes donnent à la nature le mouvement et la vie. Nulle part on ne voit de déserts, de grands plateaux arides ni de bassins fermés, comme il en existe tant dans les con- tinents d'Afrique et d'Asie ; nulle part non plus les rivières ne se changent en d'immenses déluges d'eau, comme ceux qui noient à demi certaines parties de l'Amérique du sud. Dans le régime de ses rivières, l'Europe offre une certaine modération qui devait favoriser l'établissement des colons et faciliter, en chaque bassin, la naissance d'une civilisation locale. D'ailleurs, la plupart des fleuves, assez larges pour retarder les migrations des peu- ples, ne pouvaient les arrêter longtemps. Même avant que l'industrie hu- maine se fût approprié le sol de l'Europe par les chemins et les ponts, il était facile aux immigrants barbares de se rendre des bords de la mer Noire à ceux de l'Atlantique.
Aux privilèges que lui ont donné sur les autres parties du monde son ossature des montagnes et la disposition de ses bassins fluviaux, l'Europe a pu ajouter, depuis l'ère de la navigation, l'avantage bien plus grand que lui procure la forme dentelée de son littoral. C'est principalement par le contour de ses rivages que l'Europe a ce double caractère d'unité et de diversité qui la distingue entre les continents. Elle est une par sa masse centrale, et « diverse » par ses nombreuses péninsules et les îles qui en dépendent. Elle est organisée, pour ainsi dire, et l'on croirait voir en elle un grand corps pourvu de membres. Strabon comparait l'Europe à un dra- gon. Les géographes de la Renaissance aimaient à la figurer comme une Vierge couronnée dont l'Espagne était la tête et la France le cœur, tandis que l'Angleterre et l'Italie étaient les mains tenant le sceptre et le globe. La Russie, encore mal connue et se confondant avec les régions inexplorées de l'Asie, représentait les vastes plis de la robe traînante.
En surface, l'Europe est deux fois moindre que l'Amérique méridionale et trois fois plus petite que l'énorme masse africaine, et cependant elle est supérieure à ces deux continents par le développement de son littoral ; pro- portionnellement à son étendue, elle a le double des rivages de l'Amé- rique du sud, de l'Australie et de l'Afrique; elle en a un peu moins que l'Amérique du nord, mais ce dernier continent n'a la grande richesse de ses côtes que dans les régions des froidures et des glaces persistantes.
LITTORAL DE L'EUROPE.
SI
Ainsi que l'on peut s'en faire une idée en jetant les yeux sur le diagramme suivant, l'Europe a, sur les deux autres continents que baigne la mer glaciale arctique, le privilège de posséder un littoral presque en entier utile à la navigation, tandis qu'une grande partie des côtes de l'Asie et de l'Amérique du nord est actuellement sans valeur pour l'homme. Et non-seulement la mer pénètre au loin dans l'intérieur de l'Europe tem- pérée pour la découper en longues péninsules, mais encore elle entaille cha-
N" .-. — DÉVELOPPEMENT KILOMÉTRIQUE DU LITTORAL DES CONTINENTS, RELATIVEMENT A LEUR SURFACE.
EUROPE
AFRIQUE
|
AMERIQUE OU SUD. |
AMÉRIQUE DU NORD |
AUSTRALIE |
|||
|
Dans le tableau annexé, 1; |
\ superficie de 1 |
Europe est calculée d'après ses |
limites naturelles. |
||
|
Europe. |
Asie. |
Afrique. |
Amérique du N. |
Amérique du S. Australie. |
|
|
Surface. ..... |
9,860,000 |
43,840,000 |
29,125,000 |
20,600,000 |
18,000,000 7,700,000 |
|
Contour géoniétr. . |
11,153 |
23,342 |
19,122 |
16,085 |
15,057 9,834 |
|
Développ.des côtes. |
51,900 |
57,750 |
28,500 |
48,230 |
25,770 14,400 |
|
Côtes utiles. . . . |
30,900 |
47,000 |
28,500 |
40,000 |
25,770 14,400 |
|
Proport, du contour |
|||||
|
gpom.aucont réel. |
1 : 2.86 |
1 : 2.47 |
1 : 1.49 |
1 : 5 |
1 : 1.71 1 : 1,40 |
cune de ceg presqu'îles pour y former des multitudes de golfes et de méditerranées en miniature. Toutes les côtes de la Grèce, de la Thessalie, de la Thrace sont ainsi dentelées par des golfes en hémicycle et de larges
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bassins pénétrant dans les terres; l'Italie et l'Espagne offrent également sur tout leur pourtour une série de golfes et d'indentations en arcs de cercle; enfin, les péninsules du nord de l'Europe, le Jutland et la Scandi- navie, sont aussi tailladées par les eaux marines en de nombreuses près- qu'îles secondaires.
Les îles de l'Europe doivent être également considérées comme des an- nexes du continent, dont la plupart ne sont séparées que par des eaux sans profondeur. La Crète et les îles si nombreuses qui parsèment la mer Egée, les archipels de la mer Ionienne et la côte dalmate, la Sicile, la Corse et la Sardaigne, l'île d'Elbe, les Baléares, ne sont-elles pas, en réalité, des pro- longements ou des stations maritimes des péninsules voisines? A l'entrée de la Baltique, les îles de Seeland et de Fionie ne sont-elles pas les terres qui ont donné au Danemark le plus d'importance politique et commerciale? La Grande-Bretagne et l'Irlande, qui faisaient autrefois partie du continent, n'en dépendent pas moins de l'Europe, quoique les eaux peu profondes de deux bras de mer aient fait disparaître les isthmes de jonction. L'Angle- terre est même devenue le grand entrepôt commercial des pays d'Europe ; elle remplit actuellement, dans le mouvement des échanges du monde entier, un rôle analogue à celui que la Grèce remplissait autrefois dans le monde restreint de la Méditerranée.
Chose remarquable! Chaque contrée péninsulaire de l'Europe a eu dans l'histoire son tour de prépondérance commerciale. D'abord la Grèce, « la plus belle individualité de l'ancien monde », fut, à l'époque de sa grandeur, la dominatrice de la Méditerranée, qui était alors presque tout l'univers. Au moyen âge, Amalfi, Gênes, Venise et autres républiques de l'Italie devinrent les intermédiaires des échanges entre l'Europe et les Indes. La circum- navigation de l'Afrique et la découverte du nouveau monde firent passer le monopole du grand commerce à Cadix, à Séville, à Lisbonne, dans la pé- ninsule ibérique. Puis les négociants de la petite république hollandaise recueillirent en partie l'héritage de l'Espagne et du Portugal, et les richesses du monde entier affluaient dans leurs îles et leurs presqu'îles assiégées par la mer. De nos jours, c'est la Grande-Bretagne qui est devenue le principal mar- ché de l'univers. Londres, la ville la plus populeuse de la Terre, est aussi le foyer d'appel le plus énergique pour les trésors du genre humain. Tôt ou tard sans doute le point vital le plus actif de la planète continuera de se déplacer. Quoique l'Angleterre soit admirablement placée, au centre même de la nioitié du globe qui comprend presque tout l'ensemble des masses continentales, les travaux d'aménagement auxquels on soumet la Terre, l'ouverture de nou- velles voies de commerce, les variations d'équilibre dans le groupement des
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LITTORAL DE L'EUROPE. 23
nations peuvent faire passer Londres au second rang. Peut-être, ainsi que les Américains le prédisent, la civilisation, dans sa marche continue vers l'Ouest, remplacera-t-elle Londres par quelque cité des Etats-Unis; peut- être aussi, par suite d'un mouvement de retour vers l'Orient, le genre hu- main prendra-t-il Conslantinople ou le Caire pour centre de commerce et lieu principal de rendez-vous.
Quoi qu'il en soit, les changements si considérables qui se sont accom- plis pendant la courte période de vingt siècles, dans l'importance relative des péninsules et des îles de l'Europe, prouvent bien que la valeur des traits géographiques se modifie peu à peu avec le cours de l'histoire. Les privilèges mômes dont la nature avait gratifié certains pays peuvent se changer avec le temps en de graves désavantages. Ainsi les petits bassins étroits, les ceintures de montagnes, les innombrables dentelures des côtes, qui avaient autrefois favorisé le développement des cités grecques et donné au port d'Athènes l'empire de la Méditerranée, éloignent maintenant l'Hel- lade de la masse du continent et ne permettront pas de longtemps qu'elle se rattache au réseau des voies de communication européennes. Ce qui faisait jadis la force du pays fait aujourd 'hui sa faiblesse. Aux temps pri- mitifs, avant que l'homme pût encore se confier aux barques pour tenter les périlleux chemins de la mer, les baies, les mers intérieures étaient un obstacle infranchissable à la marche des peuples; plus tard, grâce à la na- vigation, elles devinrent le grand chemin des nations commerçantes et favorisèrent grandement la civilisation ; actuellement, elles nous gênent de nouveau en arrêtant nos routes et nos chemins de fer.
IV
LE CLIMAT
Si le relief du sol et la configuration des côtes sont des éléments de valeur changeante dans l'histoire des nations, en revanche, les avantages du climat exercent une influence durable. A cet égard, l'Europe est certainement la plus favorisée des parties du monde; depuis un cycle terrestre dont la durée nous est inconnue, elle jouit d'un climat qui est en moyenne le plus tempéré, le plus égal, le plus sain parmi ceux des continents.
En premier lieu, toutes les parties de l'Europe se trouvent exposées à l'influence modératrice de l'Océan, grâce aux golfes et aux mers intérieures
24 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
qui pénètrent au loin dans les terres. Excepté au milieu de la Russie, qui est une contrée à demi-asiatique, il n'y a pas en Europe un seul point situé à plus de 600 kilomètres de la mer, et par suite de l'uniformité générale des pentes qui s'inclinent du centre vers la circonférence du continent, l'ac- tion des vents marins se fait sentir partout. Ainsi, malgré sa grande su- perficie, le territoire européen jouit des mêmes avantagés que les îles; les chaleurs de l'été y sont rafraîchies par le souffle de l'Océan, et ce môme souffle adoucit les froids de l'hiver.
Par leur mouvement de translation continu du sud-ouest au nord-est, les eaux de l'Atlantique boréal influent aussi de la manière la plus heureuse sur le climat des terres d'Europe dont elles baignent les rives. En sortant de la grande chaudière de la mer des Antilles où il vient de tournoyer sous un soleil tropical, le courant connu sous le nom de Gulf-Stream prend directement le chemin de l'Europe. Sa masse liquide énorme, égale à celle de vingt mille fleuves comme le Rhône, renferme une forte proportion de la ciialeur que le soleil a déversée sur les mers des Tropiques, et cette chaleur, elle la porte aux côtes occidentales et septentrionales de l'Europe. L'afflux de ces eaux tièdes agit sur le climat comme s'il éloignait le conti- nent de la zone glaciale pour le rapprocher de l'équateur; il remplace la chaleur directe des rayons solaires. D'ailleurs, les régions côtières de la péninsule pyrénéenne, de la France, des îles Britanniques, de la Scandi- navie, ne sont pas seules à profiter de cette élévation de la température normale; toute l'Europe s'en trouve réchauffée de proche en proche jus- qu'à la Caspienne et à l'Oural.
Les courants de l'air, de même que ceux de l'Océan, exercent sur le cli- mat général de l'Europe une influence favorable. Les vents du sud-ouest su- perposés au Gulf-Stream, sont ceux qui prédominent sur les rivages du continent, et, comme le courant océanique, ils dégagent la chaleur qu'ils avaient emmagasinée dans les régions tropicales. Les vents du nord-ouest, du nord et même du nord-est, qui soufflent pendant une moindre partie de l'année, sont moins réfrigérants qu'on ne pourrait s'y attendre, à cause des nappes d'eau attiédies par le Gulf-Stream, sur lesquelles ils doivent passer dans leur course; enfin l'Europe est partiellement réchauffée par le voisinage du Sahara, véritable étuve de l'ancien monde.
Sous la double influence des courants maritimes et aériens, la tempéra- ture moyenne du continent est tellement accrue qu'à égale latitude, elle dépasse de 5, de 10 et même de 15 degrés celle des autres parties du monde. Nulle part, pas même sur les côtes occidentales de l'Amérique du nord, les isothermes^ c'est-à-dire les lignes d'égale chaleur moyenne, ne rappro-
CLIMAT DE L'EUROPE.
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client plus leurs courbes de la zone polaire; à 1,500 et 2,000 kilomètres plus loin de l'cquateur, on jouit en Europe d'un climat aussi doux qu'en Amérique; en outre, la température y diminue, du sud au nord, beaucoup moins rapidement que dans toute autre partie de la rondeur terrestre. C'est là ce qui distingue spécialement l'Europe : une par son climat, elle se trouve comprise en entier dans la zone de température modérée, entre les isothermes de 20 et de 0 degrés centigrades, tandis qu'en Amérique et en Asie cette zone privilégiée est deux fois moindre en largeur.
N» 4. — ZONE ISOTHERMIQCE DE L EUROPE.
de o a 200 mètres
|=----^=| de 200 a 1=1 jooo mètres
de 100.0 à 2 000 mètres
plusd,e 2 00O2nètres
Echelle de i: 60.000.000
Celte remarquable unité de climat que présente l'Europe dans sa tempé- rature annuelle se montre également dans le régime de ses pluies. La mer, qui baigne le continent sur la plus grande partie de son pourtour, en alimente toutes les contrées de l'humidité nécessaire. Il n'est pas une seule région de l'Europe qui ne reçoive annuellement ses pluies; sauf une partie des rivages de la mer Caspienne et un petit coin de la péninsule ibérique, il n'en est pas non plus que le manque fréquent d'humidité expose à la perte totale des récoltes. Non-seulement tous les pays européens sont arrosés de pluies, mais presque tous les reçoivent en chaque saison ; excepté sur les bords de la Méditerranée, où l'automne et l'hiver sont la période pluvieuse par excellence, les nuages épanchent à peu près régulièrement, pendant toute l'année, leur fardeau liquide. D'ailleurs, malgré la grande diversité de
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relief et de contours qu'offrent les différentes contrées de l'Europe, les pluies y sont, en général, modérées, soit qu'elles humectent le sol en fins brouillards, comme en Irlande, soit qu'elles s'abattent en rapides averses, comme en Provence et sur la pente méridionale des Alpes. Si ce n'est sur les flancs des montagnes que viennent frapper des courants humides, la quantité moyenne d'eau de pluie ne dépasse pas un mètre par an. L'uniformité relative et la modération des pluies assurent donc à l'Europe un régime fluvial d'une grande régularité. Non-seulement les fleuves et les rivières, mais aussi les petits ruisseaux, du moins au nord des Pyrénées, des Alpes et des Balkhans, coulent pendant toute l'année ; leurs crues et leurs maigres se maintiennent d'ordinaire en des limites étroites ; les campagnes sont rarement inondées sur de grandes étendues ; rarement aussi elles sont complètement dépourvues de l'eau d'irrigation. Grâce à une répartition naturelle plus égale, l'Europe peut tirer d'une moindre quantité d'eau un plus grand profit pour l'agriculture et la navigation que les autres parties du monde plus abondamment arrosées. Les hautes Alpes contribuent, pour une forte part, à maintenir la régularité de l'écoulement dans les lits flu- viaux. L'excédant d'humidité qu'elles reçoivent s'accumule en neiges et en glaces qui s'épandent lentement vers les vallées et se fondent pendant la sai- son des chaleurs. C'est précisément alors que les rivières sont le plus faible- ment alimentées par les pluies et perdent le plus d'eau par l'évaporation ; elles tariraient en partie si les glaces de la montagne ne subvenaient aux eaux du ciel. Ainsi s'établit une sorte de balancement régulier dans l'éco- nomie générale des fleuves.
Le climat de l'Europe est donc celui qui offre le plus d'unité dans son ensemble et de pondération dans ses contrastes. Les courants océaniques, les vents, les chaleurs et les froidures, les pluies et les cours d'eau ont sur ce continent des allures régulières et modérées qu'ils n'ont point dans les autres parties du monde. Ce sont là de grands avantages dont les peuples ont profité dans leur histoire passée et dont ils ne cesseront de bénéficier dans l'avenir. Tout petit qu'il est, le continent d'Europe est pourtant celui qui présente de beaucoup la plus grande surface d'acclimatement facile. De Russie en Espagne, de Grèce en Irlande, les hommes peuvent se déplacer sans grand danger ; grâce à la douceur relative des transitions, les nations venues du Caucase ou de l'Oural ont pu traverser les plaines et les mon- tagnes jusqu'aux bords de l'Atlantique et s'accommoder partout au milieu qui les entourait. Le sol et le climat^ également propices aux hommes, les maintenaient dans la plénitude de leurs forces physiques et de leurs qualités intellectuelles; dans toutes les contrées de l'Europe, le peuple en
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CLIMAT ET RACES DE L'EUROPE. 27
marche retrouvait une patrie. Ses compagnons de travail, le chien, le cheval, le bœuf, ne l'abandonnaient point en route, et la semence qu il avait apportée levait en moisson dans tous les champs où il la déposait.
LES RACES ET LES PEUPLES
Par l'étude du sol et la patiente observation des phénomènes du climat, nous pouvons comprendre, d'une manière générale, quelle a été l'influence de la nature sur le développement des peuples ; mais il nous est plus diffi- cile de distribuer à chaque race, à chaque nation, la part qui lui revient dans les progrès de la civilisation européenne. Sans doute, les divers groupes d'hommes nus et ignorants qui se trouvaient aux prises avec les nécessités de la vie ont dû réagir différemment, suivant leur force et leur adresse physique, leur intelligence naturelle, les goûts et les tendances de leur esprit. Mais quels étaient ces hommes primitifs qui ont su mettre à profit les ressources offertes par le milieu et qui nous ont enseigné à triom- pher de ses obstacles? Nous ne savons. A quelques milliers d'années en arrière, tous les faits sont enfouis dans les immenses ténèbres de notre ignorance.
On ne sait même point quelle est l'origine principale des populations européennes. Sommes-nous les « fils du sol », les « rejetons des chênes», comme le disaient les traditions anciennes en leur langage poétique, ou bien les habitants de l'Asie sont-ils nos véritables ancêtres et nous ont-ils apporté nos langues et les rudiments de nos arts et de nos sciences? Enfin, si l'Europe était déjà peuplée d'autochthones lorsque les immigrants du continent voisin sont venus s'établir parmi eux, dans quelle proportion s'est opéré le mélange? Il n'y a pas longtemps encore, on admettait, comme un fait à peu près incontestable, l'origine asiatique des nations européennes; on se plaisait même à chercher sur la carte d'Asie l'endroit précis où vivaient nos premiers pères. Actuellement, la plupart des hommes de science sont d'accord pour chercher les traces des ancêtres sur le sol même qui porte les descendants. Dans presque toutes les parties de l'Europe, les incrustations des grottes, les rivages des lacs et de la mer, les alluvions des fleuves anciens, ont fourni aux géologues des débris de l'industrie humaine et même des ossements qui' témoignent l'existence de populations indus- trieuses longtemps avant la date présumée des immigrations d'Asie. Lors des premiers bégayemcnts de l'histoire, nombre de peuples étaient consi-
28 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
dérés comme aborigènes, et parmi leurs descendants il s'en trouve, les Basques par exemple, qui n'ont rien de commun avec les envahisseurs venus du continent voisin. Bien plus, il n'est pas encore admis par tous les savants que les Aryens, c'est-à-dire les ancêtres d'où proviennent les Pélasges et les Grecs, les Latins, les Celtes, les Allemands, les Slaves, soient d'origine asiatique. La parenté des langues fait croire à la parenté des Aryens d'Europe avec les Persans et les Indous ; mais elle est loin de mettre hors de doute l'hypothèse d'une patrie commune qui se trouverait vers les sources de l'Oxus. D'après Latham, Benfey, Cuno, Spiegel et d'autres en- core, les Aryens seraient des aborigènes d'Europe. Le fait est qu'il est im- possible de se prononcer avec quelque certitude. Il est indubitable que, pendant les âges préhistoriques, de nombreuses migrations ont eu lieu de l'un à l'autre continent; mais nous ne savons dans quel sens elles se sont pro- duites, et nous devons nous en tenir aux mouvements des peuples que nous raconte l'histoire. Depuis que les annales de l'Europe ont commencé, cette partie du monde a donné aux autres continents des Galates, des Macédo- niens, des Grecs, et, dans les temps modernes, d'innombrables émigrants ; en revanche, elle a reçu des Huns, des Avares, des Turcs, des Mongols, des Circassiens, des Juifs, des Arméniens, des Tsiganes, des Maures, des Ber- bères et des nègres de toute race; elle accueille maintenant des Japonais et des Chinois.
Sans tenir compte des groupes de population d'une importance secon- daire, ni des races dont les représentants n'existent pas en corps de nation, on peut dire, d'une manière générale, que l'Europe se partage en trois grands domaines ethniques, ayant précisément pour limites communes ou pour bornes angulaires les massifs des Alpes, des Carpathes, des Balkhans. Ces montagnes, qui séparent les bassins fluviaux et servent de barrière entre les climats, devaient aussi régir en partie la distribution des races.
Le premier groupe des peuples européens occupe le versant méridional du système alpin, la péninsule des Pyrénées, la France et une moitié de la Belgique : c'est l'ensemble des populations de langues gréco-latines, soit environ cent millions d'hommes. En dehors de cette zone ethnologique comprenant presque tous les territoires européens de l'ancienne Bome, se trouvent çà et là quelques enclaves latines, entourées de tous les côtés par des peuples d'un autre langage. Tels sont les Boumains des plaines infé- rieures du Danube et de la Transylvanie, tels sont aussi les Bomanches des hautes vallées des Alpes. En revanche, deux îlots, l'un de langue celtique, l'autre de dialectes ibères, se maintiennent encore en Bretagne et dans les Pyrénées, au milieu de populations complètement latinisées; mais prises
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PEUPLES DE L'EUROPE. 29
en masse, toutes les races de l'Europe sud-occidentale, Celtes, Ibères et Ligures, ont été conquises aux idiomes romans'. Quelles que fussent leurs différences premières, nul doute que la parenté des langues n'ait remplacé peu à peu chez eux ou resserré plus fortement la parenté d'origine.
Le groupe des peuples de langues germaniques occupe une zone infé- rieure en étendue et en population. Il possède presque tout le centre de l'Europe, au nord des Alpes et des chaînes qui s'y rattachent, et s'étend par les Pays-Bas et les Flandres jusqu'à l'entrée de la Manche. Le Danemark et, de l'autre côté de la Baltique, la grande péninsule Scandinave appartiennent également à ce groupe, où ils occupent une place à part avec la lointaine Islande. Quant aux îles Britanniques, considérées généralement comme un fragment du domaine ethnique des Germains, il faut bien plutôt y voir un terrain de croisement entre les races et les langues de l'est et du midi. De même que l'ancienne population celtique de la Grande-Bretagne, pure encore dans quelques provinces reculées, s'est néanmoins presque partout mélangée avec les envahisseurs Angles, Saxons, Danois, de même la langue de ces conquérants s'est intimement croisée avec le français du moyen âge, et l'idiome hybride qui en est résulté n'est pas moins latin que tudesque. Favorisés par leur isolement au milieu des mers, les Anglais ont acquis peu à peu dans leurs traits, dans leur langue, dans leurs mœurs, une remarquable individualité nationale, qui les sépare nettement de leurs voisins du continent. Allemands, Scandinaves ou Celto-Latins.
Les Slaves forment le troisième groupe des peuples européens : un peu moins nombreux que les Gréco-Latins, ils occupent un territoire beau- coup plus étendu : presque toute la Russie, la Pologne, une grande partie de la péninsule des Balkhans, une moitié de l' Austro-Hongrie. A l'orient des Carpathes, toutes les grandes plaines sont habitées de Slaves purs ou croisés avec les Tartares et les Mongols ; mais à l'ouest et au sud des mon- tagnes la race se trouve partagée en de nombreuses populations distinctes,
» Population de l'Europe en 1875 : 304,000,000.
Gréco-Latins. Slaves. Germains.
Grecs et Albanais. . . 5,000,000 Slaves du Nord. 60,000,000 Allemands etSuisses. 52,000,000 Italiens 27,000,000 Slaves du Sud. 25,000,000 Hollandais et Fia- Français 36,000,000 mands . ... 6,500,0l'0
Espagnols et Portugais. 20,000,000 Scandinaves. . . . 7,500,000
Roumains 8,000,000
Suisses, Belges, etc. . 3,000,000
99,000,000 85,000,000 66,000,000
Anglo-Celtes 31,000,000
Magyars, Turcs, Finnois, Celtes, Basques, etc 23,000,000
•30. NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
au milieu d'un chaos d'autres nations. Dans ce dédale des pays danubiens, les Slaves se rencontrent avec les Roumains de langue latine, ainsi qu'avec deux races d'origine asiatique, et d'une importance secondaire par le nombre, les Turcs et les Magyars. De ce côté, les mondes slave et gréco-latin sont donc, en grande partie, séparés par une zone intermédiaire de peuples de souches différentes. Vers le nord, les Finlandais, les Livoniens, les Lettes, s'interposent entre les Slaves et les Germains.
D'ailleurs il n'y a point de coïncidence entre les limites présumées des races européennes et les frontières de leurs langues. Dans le monde gréco- latin, aussi bien qu'en pays allemand et parmi les Slaves, se trouvent maintes populations d'origine distincte parlant un même dialecte, et maints parents de race qui ne se comprennent pas mutuellement. Quant aux divi- sions politiques, elles sont tout à fait en désaccord avec les limites naturelles qui auraient pu s'établir par le choix spontané des peuples. A l'exception des frontières formées par de hautes montagnes ou les eaux d'un détroit, bien peu de limites d'empires et de royaumes sont en même temps des lignes de séparation entre des races et des langues. Les mille vicissitudes des invasions et des résistances, les marchandages de la diplomatie ont souvent dépecé au hasard les territoires européens. Quelques peuples, défendus par les accidents du sol aussi bien que par leur courage, ont réussi à maintenir leur existence indépendante depuis l'époque des grandes migrations, mais combien plus ont été submergés par des invasions suc- cessives ! Combien plus, tour à tour vaincus et conquérants, ont vu, pendant le cours des siècles, leur patrie diminuer, s'agrandir, se rétrécir encore et changer de limites plusieurs fois par génération !
Fondé, comme il l'est, sur le droit de la guerre et sur la rivalité des ambitions, « l'équilibre européen » est nécessairement instable. Tandis que, d'un côté, il sépare violemment des peuples faits pour vivre de la même vie politique, ailleurs il en associe de force qui ne se sentent pas unis par des affinités naturelles; il essaye de fondre en une seule nation des oppresseurs et des opprimés, que séparent des souvenirs de luttes sanglantes et de massacres. Il ne tient aucun compte de la volonté des populations elles-mêmes ; mais cette volonté est une force qui ne se perd point ; elle agit à la longue et tôt ou tard elle détruit l'œuvre artificielle des guerriers et des diplomates. La carte politique de l'Europe, si souvent remaniée depuis les âges de l'antique barbarie, sera donc fatalement remaniée de nouveau. L'équilibre vrai s'établira seulement quand tous les peuples du continent pourront décider eux-mêmes de leurs destinées, se dégager de tout prétendu droit de conquête et se confédérer librement avec leurs voisins
ÉQUILIBRE DE L'EUROPE ET DIVISIONS POLITIQUES. 31
pour la gérance des iiilérèls communs. Certainement les divisions politiques arbitraires ont une valeur transitoire qu'il n'est pas permis d'ignorer; mais, dans les descriptions qui vont suivre, nous tâcherons de nous tenir princi- palement aux divisions naturelles, telles que nous les indiquent à la fois le relief du sol, la forme des bassins fluviaux et le groupement des popuhi- tions unies par l'origine et la langue. D'ailleurs ces divisions elles-mêmes perdent de leur importance dans les pays comme la Suisse, où des habitants de races diverses et parlant des idiomes différents sont retenus en un faisceau par le plus puissant de tous les liens, la jouissance commune de la liberté.
En nous plaçant au point de vue de l'histoire et des progrès de l'homme dans la connaissance de la Terre, c'est par les contrées riveraines de la Méditerranée qu'il nous faut commencer la description de l'Europe, et c'est la Grèce, avec la péninsule de Thrace, qui doit venir en tète de tous les autres pays du bassin de la mer Intérieure. A l'origine de notre civilisation européenne, l'IIellade était le centre du monde connu, et là vivaient les poètes qui chantaient les expéditions des navigateurs errants, les historiens et les savants qui racontaient les découvertes et classaient tous les faits relatifs aux pays éloignés. Plus tard, l'Italie, située précisément au milieu de la Méditerranée, devint à son tour le centre du grand « Cercle des Terres » connues, et c'est d'elle que partit l'initiative des explorations géographiques. Pendant quinze siècles, l'impulsion lui appartint : Gênes, Venise, Florence, avaient succédé à Rome comme les cités rectrices du monde civilisé et les points de départ du mouvement de voyages et de découvertes dans les contrées lointaines. Les peuples gravitèrent autour de la Méditerranée et de l'Italie, jusqu'à ce que les Italiens eussent eux-mêmes rompu le cercle en découvrant un nouveau monde par de là l'Océan. Le cycle de l'histoire essentiellement méditerranéenne était désormais fermé. La péninsule ibérique prenant, pour un temps bien court, le rôle pré- pondérant, acheva l'évolution commencée à l'autre extrémité du bassin de la Méditerranée par la péninsule grecque. Celle-ci avait servi d'intermé- diaire entre les nations déjà policées de l'Asie et de l'Afrique et les peu- plades de l'Europe encore barbare; l'Espagne et le Portugal furent par leurs navigateurs les représentants du monde européen en Amérique et dans l'extrême Orient : l'histoire avait suivi dans sa marche l'axe de la Méditerranée.
Il est donc naturel de décrire dans un même volume les trois péhinsules méridionales de l'Europe, d'autant plus qu'elles appartiennent presque en entier aux peuples gréco-latins. La France, également latinisée, occupe
52 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
néanmoins une place à part : méditerranéenne par son versant de la Provence et du Languedoc, elle a tout le reste de son territoire tourné vers l'Océan ; par sa configuration géographique aussi bien que par son rôle dans l'histoire, elle est le grand lieu de passage, d'échange et de conflit entre les nations riveraines des deux mers ; grâce au mouvement des idées, qui vient y converger de toutes les parties de l'Europe, elle a un rôle tout spécial d'interprète commun entre les peuples du Nord et les Latins du Midi. Il paraît donc convenable de traiter la France et les pays circonvoisins dans un volume distinct. Puis viendront les descriptions des pays germains, des îles Britanniques, des péninsules Scandinaves, et la Géographie de l'Europe se terminera par l'étude de l'immense Russie.
CHAPITRE m
LA MÉDITERRANÉE
LA FORME ET LES EAUX DU BASSIN
L'exemple de la Grèce et de son cortège d'îles prouve que les flots incer- tains de la Méditerranée ont eu sur le développement de l'histoire une importance bien plus considérable que la terre même sur laquelle l'homme a vécu. Jamais la civilisation occidentale ne serait née si la Méditerranée ne lavait les rivages de l'Egypte, de la Phénicie, de l'Asie Mineure, de l'Iïellade, de l'Italie, de l'Espagne et de Carthage. Sans cette mer de jonction entre les trois masses continentales de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, entre les Aryens, les Sémites et les Berbères; sans ce grand agent médiateur qui mo- dère les climats de toutes les contrées riveraines et en facilite ainsi l'accès, qui porte les embarcations et distribue les richesses, qui met les peuples en rapport les uns avec les autres, nous tous Occidentaux, nous serions restés dans la barbarie primitive. Longtemps même on a pu croire que l'humanité avait son existence attachée au voisinage de cette « mer du Milieu », car en dehors de son bassin on ne voyait que des populations déchues ou non encore nées à la vie de l'esprit s « Comme des grenouilles autour d*un marais, nous nous sommes tous assis au bord de la mer, disait Platon. » Cette mer, c'était la Méditerranée. Il importe donc de la décrire comme les terres émergées que l'homme habite. Malheureusement la surface uniforme de ses flots nous cache encore bien des mystères.
L'étude des rivages, non moins que les traditions des peuples, nous apprend que la Méditerranée a souvent changé de contours et d'étendue ; souvent aussi la porte qui mêle ses eaux à celles de l'Océan s'est déplacée du nord
&
34 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
au sud, et de l'occident à l'orient. Tandis que de simples péninsules comme la Grèce, ou même de petites îles, comme le rocher de Malte, faisaient partie de grandes plaines continentales à une époque géologique moderne, — leur faune fossile le prouve, — de vastes étendues des terres africaines, de la Russie méridionale, de l'Asie même, étaient couvertes par les eaux. Les recherches de Spratt, de Fuchs et d'autres savants ont à peu près mis hors de doute qu'un immense lac d'eau douce s'est étendu des bords de l'Aral à travers la Russie, la Valaquie, les plaines basses du Danube et la mer Egée, jusqu'à Syracuse. C'était vers la fin de l'époque miocène. Puis à l'eau douce succéda le flot salé de l'Océan. Il fut un temps où la mer de Grèce allait rejoindre le golfe d'Obi par le pont Euxin et la mer d'Hyrcanie ; à une autre époque, ou peut-être en même temps, le golfe des Syrtes pénétrait au loin dans les plaines basses qui sont devenues aujourd'hui les déserts de Libye et du Sahara. Le détroit de Gibraltar, que les anciens disaient avoir été ouvert par le poignet d'Hercule, est en effet l'œuvre d'une révolution moderne, et jadis l'isthme de Suez, au lieu de séparer la Méditerranée de l'océan des Indes, les unissait au contraire ; l'ancien détroit était encore si bien indiqué par la nature, qu'il a suffi du travail de l'homme pour le rouvrir. L'instabilité des continents voisins, dont les rochers se plissent, s'élèvent et s'abaissent en vagues, modifie de cycle en cycle la ligne des côtes. En outre, les fleuves « travailleurs », comme le Nil, le Pô, le Rhône, ajoutent incessamment de nouvelles alluvions aux plaines qu'ils ont déjà conquises sur les golfes. Actuellement, la Méditerranée et ses mers secondaires, du détroit de Gi- braltar à la mer d'Azof, occupent une surface que l'on peut évaluer à six fois environ la superficie du territoire français. Proportionnellement à l'éten- due des mers, c'est beaucoup moins qu'on n'est porté à se l'imaginer tout d'abord en voyant l'immense développement des côtes de la Méditerranée, la richesse des articulations continentales qui viennent s'y baigner, l'aspect vif et dégagé qu'elle donne à tout un tiers de l'ancien monde. La Méditerranée, qui, par son rôle dans l'histoire, a la prééminence sur toutes les autres mers, et vers laquelle s'inclinent les bassins fluviaux d'une importante zone côtière de l'Asie et d'une grande partie de l'Afrique \ ne représente en étendue que la soixante-dixième partie de l'océan Pacifique : encore cette nappe d'eau
• Superficie du bassin méditerranéen :
Versant d'Europe ,. 1,770,000
1) d'Asie. . 600,000
» d'Afrique 4,500,000
Superficie des eaux marines. 2,987,000
Total. ... . . . 9,857,000
CONFIGURATION DE LA MÉDITERRANÉE,
35
n'esl-olle point en un seul tenant, elle se divise en mers distinctes, dont quelques-unes ne sont pas même assez grandes pour que le navigateur y perde, par un beau temps, la vue des rivages. A l'orient est la mer Noire, avec ses deux annexes, Azof et Marmara ; entre la Grèce, l'Asie Mineure et la Crète, s'étend la mer Egée, aussi parsemée d'îles et d'îlots que les côtes voisines sont découpées de golfes et de baies ; la mer Adriatique, entre les deux péninsules des Apennins et des Balkbans, se prolonge au nord-ouest comme le pendant maritime de l'Italie continentale ; enfin la Méditerranée proprement dite se divise en deux bassins, qu'en souvenir de leur histoire on pourrait désigner par les noms de mer Phénicienne et de mer Carthagi-
N" 6. PROFONDEURS DE LA MÉDITERRANÉE.
noise, ou bien de Méditerranée grecque et de Méditerranée romaine. En outre, chacune de ces mers est elle-même subdivisée, l'une par la Crète, l'autre par les deux îles de Sardaigne et de Corse.
Inégaux par l'étendue, ces divers bassins le sont encore davantage par la profondeur. La petite mer d'Azof mérite presque le nom de « Palus » ou Marécage, que lui donnaient les anciens, car un navire ne pourrait y couler à fond sans que la mature restât encore visible au-dessus des flots, l.o mer Noire a près de 2 kilomètres de creux dans les endroits les plus bas de .son lit ; mais elle s'épanche dans la mer de Marmara par un fleuve moins profond que beaucoup de rivières des continents. De même, la ca- vité de Marmara est peu de chose comparée à celle de bien des lacs de l'in- térieur des terres, et les Dardanelles sont, comme le Bosphore, un simple
56 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
fleuve. Dans la mer Egée et le bassin oriental de la Méditerranée proprement dite, les inégalités des fonds sont en proportion de celles que présentent les terres émergées. Au milieu de la « ronde » des Cyclades, des fosses et des abîmes de 500 et même de 1000 mètres se trouvent dans le voisinage im- médiat des îles escarpées, tandis que sur les côtes d'Egypte le lit de la mer s'incline insensiblement vers la cavité centrale de la mer Syrienne, où la sonde a mesuré des profondeurs de 5000 mètres. Ce sont là déjà des gouffres comparables à ceux de l'Océan, mais à l'orient de Malte on a trouvé à la couche liquide près de 4 kilomètres d'épaisseur : le fond de la cuve médi- terranéenne coïncide donc à peu près avec le centre géographique du bassin tout entier. Si la Méditerranée tout entière était changée en une boule sphé- rique, elle aurait un diamètre d'environ 140 kilomètres, c'est-à-dire qu'en tombant sur la terre, elle ne couvrirait pas complètement un pays comme la Suisse.
La mer Ionienne est nettement séparée de la cavité de l'Adriatique par un seuil qui s'élève dans le détroit d'Otrante, mais elle est encore bien mieux limitée à l'ouest par les bas-fonds qui rejoignent la Sicile à la Tunisie, en formant un isthme sous-marin, déjà signalé par Strabon. Géologiquement la Méditerranée se trouve interrompue, puisque une brèche, où l'épaisseur de l'eau ne dépasse pas 200 mètres, est la seule porte ouverte entre ses deux bassins. Celui de l'Ouest, le moins vaste et le moins profond des deux, pré- sente encore des gouffres de plus de 2000 mètres dans la mer Tyrrhénienne et de 2500 mètres et même 5000 mètres dans la mer des Baléares, puis il va se terminer au seuil hispano-africain, situé, non entre Gibraltar et Ceula, où les fonds ont jusqu'à 920 mètres, mais plus à l'ouest, dans des parages où le détroit s'évase largement vers l'Océan*.
Ce partage de la grande mer en étendues lacustres dont les communica- tions sont gênées par des seuils sous-marins, des îles et des promontoires, explique le contraste que l'on observe entre les phénomènes de l'Océan et ceux de la Méditerranée. Celle-ci, on le sait, n'a, sur presque tous ses rivages, que des marées irrégulières et incertaines. A l'est du goulet de Gibraltar et des parages qui s'étendent entre la côte de l'Andalousie et celle du Maroc, lé flux et le reflux sont tellement faibles, les troubles qu'y apportent les vents et courants sont d'une telle fréquence, que les observateurs ont eu la plus grande peine à déterminer la véritable amplitude des flots et se trouvent
Superficie 920,000
Profondeurs extrêmes. Profondeurs moyennes
|
occidentale. |
M. orientale. |
Adriatique. |
M. Egée. |
Mer Noire, etc. |
Méditerranée. |
|
920,000 |
1,300,000 |
150,000 |
157,000 |
480,000 |
2,987,000 |
|
5,000 |
4,000 |
900 |
1,000 |
1,800 |
5,000 |
|
1,000 |
1,500 |
200 |
500 |
500 |
1,000 |
FLUX ET REFLUX DE LA MÉDITERRANÉE.
59
souvent en désaccord. Toutefois le gonflement et la dépression de la marée sont assez sensibles pour que les marins de la Grèce et de l'Italie en aient toujours tenu compte. Sur les côtes de la Catalogne, de la France, de la Ligurie, du Napolitain, de l'Asie Mineure, de la Syrie, de l'Egypte, les oscil- lations sont presque imperceptibles ; mais sur les rivages de la Sicile occi- dentale et dans la mer Adriatique, elles peuvent s'élever jusqu'à plus d'un mètre; quand elles sont soutenues par une tempête, la dénivellation des
N" 7. — SEUIL DE GIBRALTAR.
1 après HobiqueUBandeg^ei-rt autres Grav^porErhard
^Sisd^ Pro/ojr.dctn's 'de o™** a aoojnêfrei f .1 Profondeurs de Soo à looo mètres
I I i(î de zoo a 5oo mètrey WiVfJf!Vfi\ j'd de lOoo et au'deln-
Echelle de 760.000 ;
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flots peut même, en certains endroits, atteindre 3 mètres. Le détroit de Messine et l'Euripe de l'Eubée ont aussi leurs alternances régulières de flux et de reflux; enfin, dans le golfe de Gabès, le mouvement s'accomplit de la façon la plus normale, avec le même rhythme que dans l'Océan. Le seul bassin de la Méditerranée où l'on n'ait point encore observé de flux, est la mer Noire ; mais il est fort probable que des mesures de précision pourraient y faire découvrir un léger frémissement de marée, car on croit l'avoir reconnu dans le lac Michigan , qui pourtant est de cinq à six fois moins étendu^
40 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
Différente de l'Océan par la faiblesse et l'inégalité de ses marées, la Mé- diterranée Test aussi par le manque de courant normal remuant avec régu- larité la masse entière des eaux : les divers bassins maritimes sont trop distincts les uns des autres pour que des courants d'un volume considérable puissent entretenir, de Gibraltar aux côtes de l'Asie Mineure, un mouve- ment constant de translation. Il faut donc voir, dans les divers courants qui se produisent d'un bassin à l'autre bassin, l'effet de phénomènes locaux ne dépendant qu'indirectement des grandes lois de la planète. D'après l'hypo- thèse d'un géographe italien du siècle dernier, Montanari, un courant côtier pénétrant dans la Méditerranée par la porte de Gibraltar longerait les rivages des pays barbaresques, de la Cyrénaïque, de l'Egypte, entrerait dans l'Archipel après avoir suivi les côtes d'Asie, puis en refluerait pour con- tourner la mer Adriatique, la mer Tyrrhénienne et la mer de France, et rentrer dans l'Océan, après avoir accompli un circuit complet. Des cartes détaillées représentent même ce courant supposé, mais les observateurs les plus autorisés ont vainement cherché à en constater l'existence ; ils n'ont reconnu que des courants partiels, déterminés soit par l'afflux des eaux de l'Atlantique, soit par la direction générale des vents, par un trop-plein des eaux fluviales, ou par un excès d'évaporation. C'est ainsi qu'un mouvement régulier de la mer se propage de l'ouest à l'est en suivant le littoral du Maroc et de l'Algérie ; un autre courant bien marqué de l'Adriatique se porte le long des côtes de l'Italie, du nord au sud, tandis qu'à l'ouest du Uhône le flot se dirige vers Cette et Port-Vendres. D'ailleurs, un courant général de la Méditerranée, si même il existait, ne pourrait être que tout superficiel, à cause du seuil élevé qui rattache la Sicile à la Tunisie et sépare ainsi les deux grands bassins de l'Orient et de l'Occident.
Les courants locaux le mieux constatés de la Méditerranée sont ceux qui entraînent les eaux de la mer d'Azof dans la mer Noire par le détroit de lénikalé, et le surplus de la mer Noire dans la mer Egée par le détroit de Constantinople et les Dardanelles. Là nous avons affaire à de véritables fleuves. Le Don, qui par ses apports liquides compense très-largement l'éva- poration de la mer d'Azof, se continue par la porte de lénikalé ; de même, le Dniester, le Dnieper, le Kouban, le Rion, les fleuves du versant septentrional de l'Asie Mineure, et surtout le Danube, qui à lui tout seul verse dans la mer Noire autant d'eau que les autres affluents réunis, doivent se prolonger par le Bosphore et l'Hellespont. C'est là une conséquence nécessaire de l'é- quilibre des eaux entre les deux bassins communiquants. De leur côté, l^Vr chipel et Marmara renvoient au Pont-Euxin, par des contre-courants pro-' fonds et des remous latéraux^ une certaine quantité d'eau saline, en échange
COURANTS ET SALURE DE LA MÉDITERRANÉE. 41
de l'eau douce qu'ils ont reçue eh surabondance : on ne pourrait s'expli- quer autrement la salure de la mer Noire, car depuis les âges inconnus où cette mer a cessé d'être en libre communication avec la Caspienne et l'o- céan Glacial, ses eaux seraient devenues complètement douces, grâce au Danube et aux autres fleuves, si un afflux d'eau saline plus pesante ne s'o- pérait pas dans la partie profonde des lits des Dardanelles et du Bosphore. Un simple calcul démontre qu'en mille années les affluents de la mer Noire l'auraient purifiée de toutes ses molécules de sel.
A l'autre extrémité de la Méditerranée proprement dite, se produisent des phénomènes analogues. En effet, l'évaporation est très-forte dans cette mer fermée, qui s'étend au midi de l'Europe, non loin de la fournaise du Sahara et du désert de Libye, et que parcourent librement les vents, en absorbant les vapeurs et en dispersant l'embrun des vagues. Cette déperdition de liquide ne peut guère être inférieure à 2 mètres par année, puisque déjà dans le midi de la France la quantité d'humidité qui se perd dans l'espace est presque aussi considérable. L'eau restituée par les pluies étant évaluée à un demi-mètre seulement, et la tranche annuelle représentée par les fleuves tributaires atteignant à peine 25 centimètres, il en résulte que l'Atlantique doit fournir chaque année à sa mer latérale une couche d'au moins 1 mètre d'épaisseur, soit approximativement une masse li- quide de beaucoup supérieure à celle du fleuve des Amazones pendant ses crues. Cet afflux de l'Océan, qui pénètre par le détroit de Gibraltar, est assez puissant pour se faire sentir au loin dans la Méditerranée et peut-être même jusque sur les côtes de Sicile. D'ailleurs il est, comme tous les courants, bordé de remous latéraux qui se portent en sens inverse. Aux heures de reflux, toute la largeur du détroit est occupée par les eaux provenant de l'Atlantique; mais quand la marée s'élève, la Méditerranée lutte plus énergiquement contre la pression de l'Océan, et deux contre- courants se produisent, l'un qui longe le littoral d'Europe, l'autre, deux fois plus large et plus puissant, qui suit les côtes africaines, de la pointe de Ceuta au cap Spartel. En outre, un contre-courant profond emporte vers l'Atlantique les eaux plus salées, et par conséquent plus lourdes, du bassin méditerranéen.
Le mélange produit dans la Méditerranée par la rencontre des eaux ap- partenant aux divers bassins ne se fait pas assez rapidement pour leur donner une salinité qui soit sensiblement la même. La teneur en sels y est en moyenne supérieure à celle de l'Atlantique, à cause de l'excès d'évapo- ration , principalement sur les côtes d'Afrique ; mais dans la mer Noire elle est de moitié moindre et varie beaucoup suivant le voisinage des fleuves
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42 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
qui s'y déversent ^ De même pour la température, les seuils et les détroits qui empêchent le mélange intime des eaux donnent aux profondeurs sous- marines de la Méditerranée des lois toutes différentes de celles de l'Atlan- tique. Dans l'Océan, le libre jeu des courants amène sous toutes les lati- tudes des couches liquides de diverses provenances, les unes chauffées par le soleil tropical, les autres refroidies par les glaçons polaires; mais ces cou- ches d'inégale densité se superposent régulièrement en raison de la tempé- rature : à la surface sont les eaux tièdes ; au fond celles de la température approchent du point de glace. Dans la Méditerranée on n'observe une super- position analogue des couches liquides que sur une épaisseur d'environ 200 mètres, précisément égale à l'épaisseur du courant qui pénètre de l'Atlan- tique dans le détroit de Gibraltar. A une profondeur plus grande, le ther- momètre, plongé dans les eaux de la Méditerranée, ne constate plus aucun abaissement de température : l'énorme masse liquide, presque immobile, se maintient uniformément entre 12 et 13 degrés centigrades; de 200 mètres jusqu'aux abîmes de 3 kilomètres, les observations donnent le même résultat. M. Carpenter croit seulement pouvoir affirmer que, dans le voisi- nage des régions volcaniques, l'eau du fond est plus chaude de quelques dixièmes de degré que dans les autres parties du réservoir méditerranéen : il faudrait peut-être rattacher ce fait au travail de la fusion des laves qui s'opère au-dessous du lit marin.
LA FAUNE, LA PÊCHE ET LES SALINES
Un autre phénomène remarquable des eaux profondes de la Méditerranée est la rareté de la vie animale. Sans doute, elle ne manque pas complète- ment : les dragages du Porcupine et les câbles télégraphiques retirés du fond de la mer avec un véritable chargement de coquillages et de polypes, l'ont suffisamment prouvé ; mais on peut dire qu'en comparaison des gouf- fres de l'Océan, ceux de la Méditerranée sont de véritables déserts. Edward Forbes, qui explora les eaux de l'Archipel, crut même que les profondeurs en étaient complètement « azoïques », mais il eut le tort de vouloir ériger en loi ce qui précisément n'était qu'une exception. Si les couches profondes
Salinité de l'Atlantique 56 millièmes
« moyenne de la Méditerranée 38 »
» moyenne de la mer Noire , 1G »
FAUNE DE LA MÉDITERRANÉE. -45
de la Méditerranée sonl tellement pauvres en espèces animales, la cause en vserait, pense Carpenter, à la grande quantité de débris organiques apportés par les fleuves du bassin. Ces débris s'emparent de l'oxygène contenu dans l'eau et dégagent l'acide carbonique au détriment de la vie animale : pro- portionnellement à l'Atlantique, un des gaz se trouve en maints endroits léduit au quart de sa proportion normale, tandis que l'autre est augmenté de moitié. Peut-être est-ce également à cette abondance de débris tenus en suspension qu'il faut attribuer la belle couleur azurée de la Méditerranée, comparée aux eaux* plus noires de l'Océan. Ce bleu, que chantent à bon droit les poètes, ne serait autre chose que l'impureté des eaux. Les observa- tions comparées de M. Delesse ont établi que le fond de la Méditerranée est presque partout composé de vase.
Sous la couche superficielle des eaux, principalement dans les parages qui avoisinent les deux Siciles, la vie animale est extrêmement abondante, mais presque toutes ces espèces, poissons, testacés ou autres, sont d'origine atlantique. Malgré son immense étendue, la Méditerranée est pour la faune un simple golfe de l'océan Lusitanien. Sa disposition générale dans le sens de l'ouest à l'est, sous des climats peu différents les uns des autres, a facilité le mouvement de migration du détroit de Gibraltar à la mer de Syrie. Seu- lement, la vie est représentée par un plus grand nombre de formes dans le voisinage du point de départ, et les individus qui peuplent les eaux occi- dentales sont en moyenne d'un volume supérieur à ceux des bassins orien- taux. Une très-faible proportion d'espèces non atlantiques rappelle l'ancienne jonction de la Méditerranée avec le golfe Arabique et l'océan Indien. Sur un total qui dépasse huit cents espèces de mollusques, il en est seulement une trentaine qui, au lieu d'entrer dans les mers de Grèce et de Sicile par le détroit de Gibraltar, y sont venus par la porte de Suez, peut-être à l'époque pliocène, alors que les sables ne l'avaient pas encore fermée'. La diminu- tion des espèces, dans la direction de l'ouest à l'est, devient énorme au delà des deux écluses que forment les Dardanelles et le Bosphore. En effet, la mer Noire diffère complètement de la Méditerranée proprement dite par sa température. Les vents du nord-est qui glissent à sa surface la refroi- dissent, au point de la recouvrir parfois d'une légère pellicule glacée attenant au rivage. La mer d'Azof a souvent disparu sous une dalle de glace épaisse et continue ; le Pont-Euxin lui-même a gelé complètement en quel- ques années exceptionnelles. L'eau froide de la surface, mêlée à celle qu'ap-
* Poissons de la Méditerranée, 444 espèces (Goodwin Austen).
Mollusques » 850 » (Jeffreys).
Forarainifères » 200 (?) »
44 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
portent les grands fleuves, descend dans les profondeurs de la mer et en abaisse la température au grand détriment de la vie animale. Les échino- dermes et les zoophytes font complètement défaut dans la faune de la mer Noire; certaines classes de mollusques, déjà relativement rares dans les mers de Syrie et dans T Archipel, ne se rencontrent plus dans le Pont-Euxin ; la proportion des espèces de mollusques représentés y est moindre des neuf dixièmes. De même, les poissons, fort nombreux comme individus, ne com- prennent pourtant qu'un nombre d'espèces très-limité, relativement à la Méditerranée. Par sa faune, la mer Noire ressemble peilt-être plus à la Cas- pienne, dont elle est actuellement séparée, qu'aux mers de la Grèce, aux- quelles la relient les détroits de Marmara.
Outre les espèces dont la Méditerranée est devenue la patrie, il en est aussi que l'on doit plutôt considérer comme des visiteurs. Tels sont les requins, qui parcourent les mers de Sicile et que l'on rencontre jusque dans l'Adria- tique et sur les côtes d'Egypte et de Syrie; tels sont aussi les grands cétacés, les baleines, les rorquals, les cachalots, qui d'ailleurs ne font guère leur apparition que dans les parages du bassin tyrrhénien et dont les visites se font plus rares de siècle en siècle. Les thons de la Méditerranée sont aussi des voyageurs venus des côtes lusitaniennes. Ces poissons, nageurs de pre- mière force, entrent au printemps par le détroit de Gibraltar, remontent la Méditerranée tout entière, font le tour de la mer Noire et reviennent en au- tomne dans l'Atlantique, après avoir accompli leur migration de 9000 kilo- mètres. Les pêcheurs croient que les thons parcourent la mer en trois grandes bandes, et que celle du milieu, qui vient errer sur les côtes de la mer Tyr- rhénienne, est composée des individus les plus gros et les plus vigoureux. En tous cas, chaque détachement semble composé d'individus du même âge, nageant de conserve en immenses troupeaux, que nul pasteur de la mer ne protège contre ses innombrables ennemis. Les dauphins et d'autres poissons de proie les poursuivent avec rage, mais le grand destructeur est l'homme. Sur les côtes de la Sicile, de la Sardaigne, du Napolitain, de la Provence, un grand nombre de baies sont occupées, en été, par des madragues ou tonnare^ énorme enceinte de filets enfermant un espace de plusieurs kilomètres et se resserrant peu à peu autour des animaux capturés : ceux-ci passent de filet en filet et finissent par entrer dans la « chambre de la mort» dont le plancher mobile se soulève au-dessous d'eux et les livre au massacre. C'est par millions de kilogrammes que l'on évalue les masses de chair que les pêcheurs retirent de leurs abattoirs flottants, et néanmoins les thons voyageurs reviennent chaque année en multitude sur les rivages accoutumés. Ils ont probablement quelque peu diminué en nombre, mais
PÊCUERIES DE LA MÉDITERRANÉE.
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de nos jours, comme il y a vingt-cinq siècles, ils remplissent encore de leurs bancs pressés la Corne-d'Or de Byzance et tant d'autres baies où les anciens naturalistes grecs les ont observés.
Outre la pêche du thon, celle de la sardine et de Tanchois, dans les mers latines, est d'une réelle importance économique. Sur les côtes, princi- palement en Italie, les « fruits de mer », oursins et poulpes, contribuent aussi pour une forte part à l'alimentation des riverains ; mais la Méditer- ranée n'a point de parages où la vie animale surabonde en aussi prodi- gieuses quantités que sur les bancs de Terre-Neuve, les côtes du Portugal et des Canaries, dans l'Atlantique. Une grande partie des flottilles de
— PRINUPALES PÊCHERIES DE LA HÉDIIEKRANÉE.
_--- TTtons ' àl'EcbelIe àe a:38.3oo.ooo
Epongea
pèche est employée, non à capturer des poissons, mais à recueillir des objets de parure et de toilette. On ne pêche plus le coquillage de pourpre sur les côtes de la Phénicie, du Péloponèse et de la Grande-Grèce, mais des centaines d'embarcations sont toujours occupées pendant la belle saison, les unes à la recherche du corail, les autres à celle des éponges.
Le corail se trouve principalement dans les mers occidentales : des pê- cheurs, italiens pour la plupart, le recueillent non-seulement sur les côtes du Napolitain et de la Sicile, dans le « Phare » de Messine, sur les côtes de Sardaigne, mais aussi dans le détroit de Bonifacio, au large de Saint-Tropez, aux abords du cap Creus, en Espagne, et dans les mers barbaresques. Les éponges usuelles sont récoltées dans le golfe de Gabès et à l'autre extrémité de la Méditerranée, sur les côtes de Syrie, de l'Asie Mineure, dans les bras de mer qui serpentent au milieu des Cyclades et des Sporades. Les éponges habitant, en général, des profondeurs moindres que les coraux, de 5 mètres
46 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
à 50 mètres, il est souvent facile d'aller les détacher en plongeant, tandis que le corail est brutalement cueilli par des instruments de fer qui le cassent et en ramassent les débris, mêlés à la vase, aux algues et aux restes d'animalcules marins. L'industrie est encore dans sa période barbare. Les riverains de la Méditerranée sont loin d'en être arrivés à une connaissance suffisante de la mer et de ses habitants pour qu'il leur soit possible de pratiquer méthodiquement l'élève du corail et des éponges. Tel est pourtant le but qu'ils doivent avoir en vue. 11 faut qu'ils sachent arracher à Prêtée, le dieu changeant, la garde des troupeaux de la mer.
La récolte du sel est, après la pêche, la grande industrie des bords de la Méditerranée; mais, comme la pêche, elle est encore en maints endroits dans sa période primitive; c'est pendant le cours de ce siècle seulement que l'on a commencé de procéder avec science à l'exploitation du sel, de la soude et des autres substances contenues dans l'eau marine. La Méditerranée se prête admirablement à la production du sel , à cause de la température élevée de ses eaux, de sa forte teneur saline, de la faible oscillation de ses marées et de la grande étendue de plages presque horizontales alternant avec les côt.'^s rocheuses et les promontoires de ses rives. C'est probablement en France, aux bords de l'étang de Thau, dans la Camargue et sur le littoral de Hyères, que se trouvent les marais salants les plus productifs et les mieux disposés; mais on en voit aussi de très-vastes sur les côtes d'Espagne, de l'Italie, de la Sardaigne, de la Sicile, de la péninsule istriote, et jusque dans les « limans » salins de la Bessarabie qui bordent la mer Noire. On peut évaluer à plus d'un million de tonnes, c'est-à-dire à un total de chargement plus considérable que celui de la flotte de commerce française tout entière*, la masse de sel que l'on récolte chaque année sur les rivages de la Méditer- ranée. Relativement à la richesse de la mer, c'est là une quantité tout à fait infinitésimale; ce n'est rien en proportion des trésors que la science nous permettra de tirer un jour de ces abîmes «infertiles^ ».
' Production du sel marin sur les bords de la Méditerranée :
Espagne. . 200,000 tonnes.
France : . , , 250,000 —
Italie 500,000 —
Autriche 70,000 —
Russie. 120,000 -^
Auti-es pays 200,000 (?) —
1,140,000(?) tonnes.
^ Pl-oduil annuel approximatif de la pêche. . .... 75,000,000 fr.
— — du corail 16,000,000
— — des éponges 1,000,000
-^ — de la récolte du sel, etc. 1^40,000 tonnes. -12,000,000
COMMERCE DE LA MÉDITERRANÉE. 47
ÏII
COMMERCE ET NAVIGATION
Les avantages que l'homme peut retirer directement de Texploitation de lîi Méditerranée doivent être considérés comme d'une bien faible valeur en comparaison du gain de toute espèce, économique, intellectuel et moral, que la navigation de la mer intérieure a valu à l'humanité. Ainsi que les historiens en ont fréquemment fait la remarque, les côtes, les îles et les péninsules de la Méditerranée grecque et phénicienne se trouvaient admi- rablement disposées pour faciliter les premiers débuts du commerce ma- ritime. Les terres dont on aperçoit déjà les cimes blanchissantes avant de quitter le port, les plis et replis du rivage où l'embarcation surprise par la tempête peut se mettre en sûreté; ces brises régulières et ces vents généraux qui soufflent alternativement de la terre et de la mer; cette égalité du cli- mat qui permet aux matelots de se croire partout dans leur patrie ; enfiçi cette variété de produits de toute nature causée par la configuration si di- verse des contrées riveraines, toutes ces raisons ont contribué à faire de la Méditerranée le berceau du commerce européen. Or, que sont les échanges, à un certain point de vue, sinon la rencontre des peuples sur un terrain neutre de paix et de liberté, sinon la lumière se faisant dans les esprits parla communication des idées? Toute forme du littoral qui favorise les relations de peuple à peuple a par cela même aidé au développement de la civilisation. En voyant les îles nombreuses de la mer Egée, les franges de presqu'îles qui les bordent et les grandes péninsules elles-mêmes, le Pélo- ponèse, l'Italie, l'Espagne, on les compare naturellement à ces replis du cerveau dans lesquels s'élabore la pensée de l'homme.
La marche de la civilisation s'est opérée longtemps suivant la direction du sud-est au nord-ouest : la Phénicie, la Grèce, l'Italie, la France ont été suc- cessivement les grands foyers de l'intelligence humaine . La raison principale de ce phénomène historique se trouve dans la configuration même de la mer qui a servi de véhicule aux peuples en mouvement; l'axe de la civilisation, si l'on peut parler ainsi, s'est confondu avec l'axe central de la Méditerranée, des eaux de la Syrie au golfe du Lion. Mais depuis que l'Europe a cessé d'avoir son unique centre de gravitation dans le monde méditerranéen, et que l'appel du commerce entraîne ses navires vers les deux Amériques et l'extrême Orient, le mouvement général de la civilisation n'a plus cette
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marche uniforme du sud-est au nord-ouest ; il rayonne plutôt dans tous les sens. Si l'on devait indiquer les courants principaux, il faudrait signaler ceux qui partent de l'Angleterre et de l'Allemagne vers l'Amérique du Nord, et des pays latinisés de l'Europe vers l'Amérique méridionale. Ces deux courants continuent de se diriger à l'occident, mais ils sont l'un et l'autre infléchis vers le sud. Le climat, la forme des continents, la distribution des mers ont nécessité ce changement de direction dans le mouvement général des nations.
Il est intéressant de constater les alternatives qui se sont produites dans le rôle historique de la Méditerranée. Tant que cette mer intérieure resta la grande voie de communication des peuples, les républiques commer- çantes ne songèrent qu'à la prolonger à l'orient par des routes de carava- nes tracées dans la direction du golfe Persique, des Indes, de la Chine. Au moyen âge, les comptoirs génois bordaient les rivages de la mer Noire et se continuaient dans la Transcaucasie jusqu'à la Caspienne. Les voyageurs d'Europe, et surtout les Italiens, pratiquaient les routes de l'Asie Mineure, et maint itinéraire, qui n'est plus connu de nos jours, était fréquemment guivi à cette époque. Depuis cinq cents années, le domaine du commerce s'est rétréci dans l'Asie centrale, et les relations de peuple à peuple y sont devenues plus difficiles.
C'est que, dans l'intervalle, la Méditerranée a cessé d'être la grande mer de navigation. Les marins, libérés de la frayeur que causaient les mers sans bords, ont aventuré leurs navires dans tous les parages de l'Océan. Les routes de terre, toujours pénibles et semées de périls, ont été aban- données, les marchés intermédiaires de l'Asie centrale sont devenus des solitudes, et la Méditerranée s'est transformée pour le commerce en un vé- ritable cul-de-sac. Cet état de choses a duré longtemps; seulement, depuis le milieu du siècle, les rapports ont commencé à se renouer de proche en proche, et la reconquête du terrain perdu s'accomplit rapidement. En ou- tre, un grand événement, que l'on peut qualifier de révolution géologique aussi bien que de révolution commerciale, a rouvert une ancienne porte de la Méditerranée. Naguère sans issue vers l'Orient, cette mer communique maintenant avec l'océan des Indes par le détroit de Suez; elle est devenue le grand chemin des bateaux à vapeur entre l'Europe occidentale, les Indes et l'Australie. Il faut espérer que dans un avenir prochain d'autres canaux, ouverts de la mer Noire à la mer Caspienne et de celle-ci au lac d'Aral et aux fleuves de l'Asie centrale, l'Amou et le Syr, permettront au commerce maritime de pénétrer directement jusque dans le cœur de l'ancien con- tinent.
COMMERCE DE LA MÉDITERRANÉE. 49
Ainsi, pendant le cours de l'histoire, se déplacent au bord des mers et sur la face des continents les grands lieux de rendez-vous, que l'on pourrait appeler les points vitaux de la planète. Port-Saïd, ville improvisée sur une plage déserte, est devenue l'une de ces localités vers lesquelles se porte le mouvement des hommes et des marchandises de toute espèce, tandis que, non loin de là, sur la côte de Syrie, les anciennes cités reines de Tyr et de Sidon ne sont plus que de misérables villages où l'on cherche vainement les restes d'un orgueilleux passé. De même a péri Carthage, de même a décliné Venise. Les atterrissements du littoral, l'emploi de navires beaucoup plus grands que ceux des anciens, les changements politiques de toute espèce, la perte de la liberté, les destructions violentes ont supprimé maint point vital des rivages de la Méditerranée ; mais presque partout le port détruit s'est rouvert dans le voisinage ou bien plusieurs havres secondaires en ont pris la place. La plupart des grandes voies commerciales ont gardé leur direction première, et c'est dans les mêmes parages que se trouvent leurs points d'at- tache et leurs escales.
D'ailleurs, certaines localités sont des lieux de passage ou de rendez-vous nécessaires pour les navires, et des villes importantes doivent forcément y surgir. Tels sont les détroits, comme Gibraltar et le « Phare » de Messine ; telles sont aussi les baies terminales des golfes qui s'avancent profondément dans les terres, comme Gênes, Trieste et Salonique. Les ports qui offrent le point de débarquement le plus facile pour les marchandises à destination des mers étrangères, par exemple Marseille et Alexandrie, sont également des foyers naturels d'attraction où les commerçants doivent accourir en foule. Enfin, il est une ville de la Méditerranée qui réunit à la fois tous les avan- tages géographiques, car elle est située sur un détroit, au point de jonction de deux mers et de deux continents. Cette ville est Constantinople. Malgré la déplorable administration qui l'opprime, sa situation même en fait une des grandes cités du monde.
Quoique les ports de la Méditerranée ne soient plus, comme ils le furent pendant des milliers d'années, en possession de l'hégémonie commerciale, cependant cette mer intérieure est toujours, en proportion, beaucoup plus peuplée de navires que ne le sont les grands océans. Sans compter les em- barcations de pêche, ses ports riverains ne possèdent pas moins de 30,000 navires, d'une capacité totale de 2 millions et demi de tonneaux. C'est plus du quart de la flotte commerciale du monde entier, mais seulement la sixième partie du tonnage, car la force de l'habitude a fait conserver plus longtemps dans les ports italiens et grecs les anciens types d'embarcations à faible capacité, et d'ailleurs le peu de longueur des traversées, l'immunité
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relative du péril, le voisinage des ports de refuge facilitent surtout la navi- gation de petit cabotage.
A la flotte méditerranéenne proprement dite il faut ajouter celle que les ports de l'Océan, principalement ceux de l'Angleterre, y envoient trafiquer. Pour la protection du commerce de ses nationaux , le gouvernement de la Grande-Bretagne a même pris soin de se mettre au nombre des puissances rive- raines de la Méditerranée; il s'est emparé de Gibraltar l'espagnole, qui est la porte occidentale du bassin, et de Malte l'italienne, qui en est la forteresse centrale. Il n'en possède point la porte de sortie, qui est le détroit artificiel de Port-Saïd à Suez; mais il peut, s'il le veut, tirer le verrou à l'extrémité du long corridor extérieur que forme la mer Rouge, car ses garnisons veillent
N» 9. LIGNES DE VAPEURS ET TÉLÉGRAPHES DE LA MÉDITERRANÉE.
Ecidle tii.OOQOOa
Lignes de bateaux à vapeur.
Télégraphes.
à l'îlot de Périm et sur le rocher d'Aden, à l'entrée de l'océan des Indes. Si l'Angleterre a la plus grosse part du commerce de la Méditerranée, presque toutes les populations riveraines y ont aussi un mouvement consi- dérable d'échanges. Au point de vue du trafic, la mer qui s'étend de Gi- braltar à l'Egypte est bien un lac français, ainsi que la nommait un sou- verain visant à l'empire universel; c'est aussi un lac hellénique, dalmate, espagnol, plus encore un lac italien. Les derniers maîtres en furent les pi- rates barbaresques, dont les embarcations légères se présentaient inopiné- ment devant les villages des côtes , et s'emparaient des habitants pour les réduire en esclavage. Depuis l'extermination de ces flottes de rapine, le commerce a fait de la Méditerranée une propriété commune où les mailles du réseau international de navigation se resserrent de plus en pius. Les na-
NAVIGATION DE LA MÉDITERRANÉE. 51
vires ne s'associent pas comme jadis en convois ou caravanes pour aller dé- poser leurs marchandises d'échelle en échelle, la mer est devenue assez sûre pour que les embarcations isolées puissent s'y aventurer en tout temps. Reste le péril toujours imminent des récifs et des tempêtes. Quoique l'art de la navigation ait fait de très-grands progrès, quoique la plupart des caps, ceux du moins des rivages européens, soient éclairés par des phares, et que l'entrée des ports soit indiquée par des feux, des balises, des bouées, ce- pendant les naufrages sont encore très-fréquents dans les eaux méditerra- néennes. Même de grands navires s'y sont perdus quelquefois sans qu'on ait pu retrouver une planche de l'épave.
De nos jours les bateaux à vapeur, suivant d'escale en escale un itiné- raire tracé, tendent à se substituer de plus en plus aux bateaux à voiles. Certaines lignes de navigation, qui se rattachent de part et d'autre aux che- mins de fer des rivages méditerranéens, sont ainsi devenues comme un sil- lage permanent où passent et repassent les navires, semblables aux bacs qui traversent les fleuves. La régularité, la vitesse de ces bacs à vapeur, la facilité qu'ils procurent aux expéditions de toute espèce, le nombre croissant des voies ferrées qui viennent aboutir aux ports et y déverser leurs marchandises, enfin les fils télégraphiques sous-marins, déjà ramifiés dans tous les sens, qui relient les côtes les unes aux autres et font penser les peuples à l'unisson, tout contribue à développer le commerce de la Méditerranée. Il est actuellement, sans compter le transit par Gibraltar et Suez, d'environ huit milliards de francs\ En comparaison des échanges de l'Angleterre, de la Belgique, de l'Australie, c'est là un trafic encore peu considérable pour une population riveraine de près de cent millions d'hommes; mais chaque année l'accrois-
* Navigation de la Méditerranée en 1875 (évaluation approximative). Flotte commerciale
à voile, à vapeur. Tonnage. Mouvement des ports. Total des échanges.
Espagne méditerranéenne 2,500 100 250,000 5,000,000 tonnes 600,000,000 fr.
France » 4,000 230 300,000 6,000,000 2,000,000,000
Italie 18,800 140 1,030,000 21,000,000 2,600,000,000
Autriche 3,300 100 400,000 5,000,000 400,000,000
Grèce 6,100 20 420,000 7,000,000 200,000,000
Turquie d'Europe et d'Asie 2,200 10 210,000 25,000,000 600,000,000
Roumanie (?) (?) (?) 600,000 200,000,000
Russie méditerranéenne . 500 50 50,000 2,000,000 400,000,000
Egypte » 100 (?) 25 (i) 4,000,000 500,000,000
Malte et Gibraltar. ... (?) (?) 6,000,000 400,000,000
Algérie 170 10,000 2,000,000 400,000,000
Tunis, Tripoli, etc. . . . 500 10,000 500,000 100,000,000
28,170 (î) 680(?) 2,700,000 82,100,000 8,400,000,000 fr.
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sèment est sensible. D'ailleurs, il faut tenir compte de ce fait qu'en face du vivant organisme des péninsules européennes, la torride Afrique est encore en grande partie comme une masse inerte; si ce n'est d'Oran à Tunis, et d'Alexandrie à Port-Saïd, ses côtes presque sans population sont rarement visitées; les marins de nos jours les évitent comme le faisaient les anciens nautoniers hellènes. On peut même s'étonner que des régions vers les- quelles se dirigeaient des essaims de navires, telles que la Cyrénaïque, Chypre et l'admirable île de Crète, située à l'entrée même de la mer Egée, soient restées si longtemps éloignées des grandes lignes de navigation moderne.
CHAPITRE IV
LA GRÈCE I
VDE d'ensemble
La Grèce politique, resserrée dans ses étroites limites au sud des golfes de Volo et d'Arta, est une contrée d'environ 50,000 kilomètres carrés, re- présentant au plus la dix-millième partie de la surface terrestre. En d'im- menses territoires comme celui de l'empire russe, des districts plus vastes que la Grèce n'ont rien qui les distingue des régions envirjonnantes, et leur nom éveille à peine une idée dans l'esprit. Mais combien au contraire ce petit pays des Hellènes, si insignifiant sur nos cartes en comparaison des grands royaumes, nous rappelle de souvenirs! Nulle part l'humanité n'at- teignit un degré de civilisation plus harmonieux dans son ensemble et plus favorable au libre essor de l'individu. De nos jours encore, quoique entraî- nés dans un cycle historique bien autrement vaste que celui des Grecs, nous devons toujours reporter nos regards en arrière pour contempler ces petits peuples qui sont restés nos maîtres dans les arts, et qui furent nos initia- teurs dans les sciences. La ville qui fut « l'école de la Grèce » est encore par son histoire et ses exemples l'école du monde entier. Après vingt siècles de déchéance, elle n'a cessé de nous éclairer, comme ces étoiles déjà étein- tes dont les rayons continuent d'illuminer la terre.
C'est évidemment à la situation géographique de la Grèce qu'il faut attri- buer le rôle si considérable qu'ont rempli ses peuples pendant une longue période de l'histoire universelle. En effet, des tribus de même origine, mais habitant des contrées moins heureuses, notamment les Pélasges de l'IUyrie, que Ton croit être les ancêtres des Albanais, n'ont pu s'élever au-dessus de
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la vie barbare, tandis que les Hellènes se plaçaient à la tête des nations policées et leur frayaient des voies inexplorées jusqu'alors. Si la Grèce qui, dans la période géologique actuelle, est si merveilleusement découpée par les flots, avait continué d'être ce qu'elle fut pendant la période tertiaire, une vaste plaine continentale rattachée aux déserts de la Libye et parcourue par les grands lions et les rhinocéros, aurait-elle pu devenir la patrie de Phidias, d'Eschyle et de Démosthènes? Non, sans doute. Elle serait restée ce qu'est aujourd'hui l'Afrique, et loin d'avoir pris, comme elle l'a fait, l'initiative de la civilisation, elle eût attendu que l'impulsion lui vînt du dehors. Il est vrai que, par suite de cette ampleur grandissante de l'horizon qu'ont donnée les voyages, les découvertes, les routes de commerce, la Grèce s'est rapetissée peu à peu en proportion du monde connu ; elle a fini par perdre les privilèges que lui avaient assurés d'abord sa position géographi- que et la forme heureuse de ses contours.
La Grèce, péninsule de la presqu'île des Balkans, avait, plus encore que la Thrace et la Macédoine, l'avantage d'être complètement fermée du côté du nord par des barrières transversales de montagnes; aussi, grâce à ces remparts protecteurs, la culture hellénique a-t-elle pu se développer sans avoir à craindre d'être étouffée dans son germe par des invasions successives de barbares. Au nord et à l'est de la Thessalie, l'Olympe, le Pélion, l'Ossa constituent déjà, du côté de la Macédoine, de premiers et formidables obs- tacles. Aux limites de la Grèce actuelle et de la Thessalie, se dresse une deuxième barrière, la chaîne abrupte de l'Othrys. Au détour du golfe de Lamia, nouvel obstacle : la rangée de l'Œta ferme le passage ; il faut se glisser entre les rochers et la mer par l'étroit défilé des Thermopyles. Après avoir traversé les monts de la Locride pour redescendre dans le bassin de Thèbes, il reste encore à franchir le Parnès ou les contre-forts du Cithéron avant de gagner les plaines de l'Attique. Au delà, l'isthme est encore dé- fendu par d'autres barrières transversales, remparts extérieurs de la grande citadelle montagneuse du Péloponèse, « l'acropole de la Grèce ». On a souvent comparé l'Hellade à une série de chambres aux portes solidement verrouillées ; il était difficile d'y entrer, plus difficile encore d'en sortir, à cause de ceux qui les défendaient. « La Grèce est faite comme un piège à trois fonds, dit Michelet. Vous pouvez entrer et vous vous trouvez pris en Macédoine, puis en Thessalie, puis entre les Thermopyles et l'isthme ». Mais c'est au delà de l'isthme surtout qu'il devient difficile de pénétrer; aussi Lacédémone fut-elle longtemps inattaquable.
A une époque où la navigation , même sur les eaux presque fermées comme l'Archipel, était fort périlleuse, la Grèce se trouvait suffisamment
CONFIGURATION DE LA GRÈCE, S5
protégée par la mer contre les invasions des peuples orientaux; mais nulle contrée n'invitait mieux les marins aux expéditions pacifiques du commerce. Largement ouverte sur la mer Egée par ses golfes et ses ports, précédée d'îles nombreuses d'étape et de refuge , la Grèce pouvait entrer facilement en rapports d'échange avec les populations plus cultivées qui vivaient en face, sur les côtes dentelées de l'Asie Mineure. Les colons et les voyageurs de rionie d'orient n'apportaient pas seulement des denrées et des marchandises à leurs frères Achéens ou Pélasges, ils leur transmettaient aussi les mythes, les poëmes, la science, les arts de leur patrie. Par la forme générale de ses rivages et la disposition de ses montagnes, la Grèce regarde surtout vers l'Orient, d'où lui vint la lumière; c'est du côté de l'est que les péninsules s'avancent dans les eaux et que sont parsemées les îles les plus nombreuses ; c'est également sur la rive orientale que s'ouvrent les ports commodes et bien abrités, et que s'étendent, dans leur hémicycle de montagne, les plaines les mieux situées pour servir d'emplacement à des cités populeuses. Cependant la Grèce n'a pas, comme la Turquie, le désavantage d'être à peu près complètement privée de rapports directs avec l'Occident par une large zone de montagnes difficiles et des côtes abruptes. La mer d'Ionie, à l'ouest du Péloponèse, est, il est vrai, relativement large et déserte; mais le golfe de Corinthe, qui traverse toute l'épaisseur de la péninsule hellénique, et la rangée des îles Ioniennes, d'où l'on aperçoit au loin les montagnes de l'Ita- lie, devaient inciter à la navigation des mers occidentales. Dans les temps antiques, les Acarnaniens, qui connaissaient l'art de construire les voûtes bien avant les Romains, purent, grâce au commerce, enseigner leur art aux peuples italiens, et plus tard les Grecs devinrent sans peine les civilisa- teurs de tout le monde méditerranéen de l'Occident.
Le trait distinctif de l'Hellade, considérée dans son relief, est le grand nombre de petits bassins indépendants et séparés les uns des autres par des rochers et des remparts de montagnes. D'avance, la disposition du sol se prê- tait au fractionnement des races grecques en une multitude de républiques autonomes. Chaque cité avait son fleuve, son amphithéâtre de collines ou de monts, son acropole, ses champs, ses vergers et ses forêts; presque toutes avaient aussi leur débouché vers la mer. Tous les éléments nécessaires à une société libre se trouvaient réunis dans ces petits groupes indépendants, et le voisinage de cités rivales, également favorisées, entretenait une ému- lation constante, qui trop souvent dégénérait en luttes et en batailles. Les îles de la mer Egée accroissaient encore la diversité politique ; chacune d'elles, comme les bassins de la péninsule hellénique, s'était constituée en cité républicaine ; partout l'initiative locale se développait librement, et
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c'est ainsi que le moindre îlot de rArcliipel a pu fournir des grands hommes à l'histoire.
Mais si, par le relief du sol, par la multitude de ses îles et de ses bassins péninsulaires, la Grèce est diverse à l'infini, elle est une par la mer qui la baigne, la pénètre, la découpe en franges et lui donne un développement de côtes extraordinaire. Les golfes et les innombrables ports de l'Hellade ont fait de leurs riverains un peuple de matelots, des « amphibies », ainsi que le disait Strabon ; les Grecs ont pris quelque chose de la mobilité des flots. De tout temps ils se sont laissé entraîner par la passion des voyages. Dès que les habitants d'une cité étaient un peu trop nombreux pour le sol qui leur fournissait la subsistance, ils se hâtaient d'essaimer comme une tribu d'abeilles ; ils couraient les rives de la Méditerranée pour y trouver un site qui leur rappelât la patrie et pour y élever une nouvelle acropole. C'est ainsi que des Palus-Méotides jusqu'au delà des colonnes d'Hercule, de Tauaïs et de Panticapée à Gadès et à Tingis, la moderne Tanger, surgirent partout des villes helléniques. Grâce à ces colonies éparses, dont plusieurs dépassèrent de beaucoup en gloire et en puissance leurs anciennes métropoles, la véritable Grèce, celle des sciences, des arts et de l'autonomie républicaine, finit par déborder largement hors de son berceau et par occu- per sporadiquement tout le pourtour du monde méditerranéen. Relative- ment à ce qui formait l'Univers des anciens, les Grecs étaient ce que les Anglais sont aujourd'hui par rapport à la terre entière. L'analogie remar- quable que la petite péninsule de Grèce et les îles voisines présentent avec l'archipel de la Grande-Bretagne, située précisément à l'autre extrémité du continent, se retrouve aussi dans le rôle des nations qui les habitent. Les mêmes avantages géographiques ont, dans un autre milieu et dans un autre cycle de l'histoire, amené des résultats de même nature; de la mer Egée aux eaux de l'Angleterre, une sorte de polarité s'est produite à travers les temps et l'espace.
L'admiration que les voyageurs éprouvent à la vue de la Grèce pro- vient surtout des souvenirs qui s'attachent à chacune de ses ruines, au moindre de ses ruisselets, aux plus faibles écueils de ses mers. Tel site de la Provence ou de l'Espagne, qui ressemble aux plus beaux paysages de l'Hellade ou qui môme leur est supérieur par la grâce ou la hardiesse des lignes, n'est connu que d'un petit nombre d'appréciateurs, et la foule indif- férente passe en le regardant à peine ; c'est qu'il ne porte point le nom cé- lèbre de Marathon, de Leuctres ou de Platée, et qu'on n'y entend pas le
PAYSAGES DE LA GRECE. 59
bruissement des siècles écoulés. Cependant, quand même les côtes de la Grèce ne se distingueraient pas entre toutes par l'éclat que reflète sur elle la gloire des ancêtres, elles n'en resteraient pas moins belles et dignes d'être contem- plées. Ce qui ravit l'artiste dans les paysages des golfes d'Athènes etd'Ârgos, ce n'est pas seulement le bleu de la mer, le « sourire infini des flots », la transparence du ciel, la perspective fuyante des rivages, la brusque saillie des promontoires, c'est aussi le profil si pur et si net des montagnes aux assises de calcaire ou de marbre : on dirait des masses architecturales, et maint temple qui les couronne ne paraît qu'en résumer la forme.
La verdure, l'eau claire des ruisseaux, voilà ce qui manque le plus aux rivages de la Grèce ! Dans le voisinage de la mer, presque toutes les mon- tagnes sont dépouillées de leurs grands arbres ; il ne reste plus que les ar- brisseaux, cytises, lentisques, arbousiers et lauriers-roses; même le tapis d'herbes odoriférantes qui revêt les déclivités et que broute la dent des chèvres, est en maints endroits réduit à quelques misérables lambeaux ; les pluies torrentielles enlèvent jusqu'à la terre végétale; la roche se montre à nu : de loin, on ne voit que des escarpements grisâtres, tachetés çà et là de maigres buissons. Déjà du temps de Strabon presque toutes les montagnes des côtes avaient perdu leurs forêts ; de nos jours, a dit un auteur, « la Grèce n'est plus que le squelette de ce qu'elle fut autrefois ». Par une sorte d'iro- nie, les noms empruntés à des arbres sont extrêmement nombreux dans toutes les parties de l'Hellade et de la Turquie hellénique. Carya est la « ville des noyers », Valanidia, celle des chênes à vallonée; Kyparissi, celle des cyprès; Platanos ou Plataniki, celle des platanes. Partout se trou- vent des localités dont le nom rural n'est malheureusement plus justifié. C'est presque uniquement dans les montagnes de l'intérieur du pays et du littoral ionien que subsistent encore les forêts. L'Œta, quelques-uns des monts de l'Etolie, les hauteurs de l'Acarnanie, et dans le Péloponèse, l'Ar- cadie, l'Élide, la Triphylie, les pentes du Taygète ont gardé leurs grands bois. C'est aussi dans ces contrées forestières et parcourues seulement des bergers que se sont maintenus les animaux sauvages, les loups, les renards, les chacals. Le chamois, dit-on, n'aurait pas entièrement disparu; on en rencontre sur le Pinde et sur l'Œta ; quant au sanglier d'Érymanthe, qui devait être une espèce particulière, à en juger par les sculptures antiques, il ne se retrouve plus en Grèce; le lion, que mentionne encore Aristote, n'y existe plus depuis deux mille ans. Parmi les petits animaux, un des plus communs dans certaines parties du Péloponèse, est une tortue, que les indigènes regardent avec une sorte d'horreur, semblable à celle qu'éprouvent un grand nombre d'Occidentaux à la vue du crapaud ou de la salamandre,
Co NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
La Grèce est petite, et cependant la variété des climats y est fort grande. Le contraste des montagnes et des plaines, des régions forestières et des vallées arides, des côtes exposées au nord et de celles qui sont tournées vers le sud, produit dans les climats locaux de remarquables oppositions. Mais, sans tenir compte de ces diversités, on peut dire que dans son ensemble la Grèce présente, du nord au sud, une gamme climatérique dont la richesse n'est égalée que dans un très-petit nombre de régions terrestres. Au nord, les monts de l'Étolie, aux pentes couvertes de hêtres, semblent appartenir aux régions tempérées du centre de l'Europe, tandis qu'au sud et à l'est les péninsules et les îles, avec leurs olivettes et leurs bosquets de citron- niers et d'orangers, même leurs groupes de palmiers, leurs cactus et leurs agaves, font déjà partie de la zone subtropicale; même dans un voisinage immédiat, des contrées ont des climats fort distincts : telles, par exemple, la cavité lacustre de la Béotie, aux froids hivers, aux étés brûlants, et la campagne de l'Attique, alternativement rafraîchie et réchauffée par la brise de la mer. Dans un tout petit espace, la Grèce résume une zone considérable de la Terre. On ne saurait douter que cette extrême variété de climats et tous les contrastes qui en dérivent n'aient eu pour ré- sultat d'éveiller plus vivement l'intelligence déjà si mobile des Hellènes, de solliciter leur curiosité, leur goût pour le commerce et leur esprit d'industrie.
D'ailleurs, la grande diversité des climats de terre est compensée en Grèce par l'unité du climat maritime. Comme dans les vallées des montagnes, le vent qui souffle sur la mer Egée oscille en brises alternantes. Pendant presque tout l'été, les grands foyers d'appel des déserts africains attirent les courants atmosphériques de l'Europe orientale. Du nord de l'Archipel et de la Macédoine, l'air se précipite alors en un vent violent qui entraîne rapidement vers le sud les navires en voyage : maintes fois les conquérants qui possédaient les rivages septentrionaux de la mer se sont servis de cette brise pour aller attaquer à l'improviste les habitants des contrées plus mé- ridionales de l'Asie Mineure ou de la Grèce. Ce courant atmosphérique ré- gulier, connu sous le nom de vent étésien ou « annuel », cède à la fin des chaleurs, quand le soleil est au-dessus du tropique méridional. En outre, il s'interrompt chaque nuit, quand l'air frais de la mer est attiré vers les régions du littoral réchauffées pendant le jour. Après le coucher du soleil, il se modère peu à peu ; l'atmosphère reste calme durant quelques instants, puis insensiblement elle commence à se mouvoir en sens inverse, et les bar- ques voguant vers le nord mettent à la voile. Celte brise, le ipvo^ice embatès, est le doux souffle de la mer chanté par les anciens poètes. Du reste, vents
CLIMAT ET PEUPLES DE LA GRÈCE. 61
généraux et brises locales changent de direction et d'allures dans le voi- sinage des côtes, suivant la forme et l'orientation des golfes et des chaînes de montagnes. Ainsi le golfe de Corinlhe, que de hautes arêtes dominent au nord et au sud, ne reste ouvert aux courants aériens qu'à ses deux ex- trémités; lèvent entre et sort alternativement, a pareil, disait Strabon, à la respiration d'un animal ».
De même que les vents, les pluies dévient en maints endroits de leur course normale pour se déverser, comme en des entonnoirs, dans certaines vallées qu'entourent de toutes parts des escarpements de montagnes; ail- leurs, au contraire, les nuages pluvieux passent sans laisser tomber leur fardeau d'humidité; à tous les contrastes locaux produits par la différence de relief et la variété des climats correspondent d'autres contrastes dans le taux de la précipitation annuelle. En moyenne, les pluies sont beaucoup plus abondantes sur les côtes occidentales de la Grèce que sur les rivages orientaux : de là cet aspect riant que présentent les coteaux de l'Élide, comparés aux escarpements nus de l'Argolide et de' l'Attique. C'est égale- ment à l'ouest de la Péninsule que viennent éclater avec le plus de régu- larité les orages apportés par les vents de la Méditerranée. Au printemps, saison orageuse par excellence, il arrive fréquemment dans les campagnes de l'Élide et de l'Acarnanie que, pendant des semaines entières, le tonnerre gronde régulièrement toutes les après-midi. Nulle part n'étaient mieux placés les temples de Jupiter le Lanceur de Foudres.
Les anciens habitants des Cyclades, et probablement ceux des côtes de l'Helladeetde l'Asie Mineure, étaient déjà parvenus à un état de civilisation assez développé bien avant l'époque historique. C'est là ce qu'ont démontré les fouilles opérées sous les cendres volcaniques de Santorin et de Therasia. Lorsque leurs maisons furent ensevelies sous les débris, les Santoriniotes commençaient à sortir de l'âge de la pierre pour entrer dans celui du cuivre pur. Ils savaient construire des voûtes avec des pierres et du mor- tier, fabriquaient la chaux, se servaient de poids formés avec des blocs de lave, connaissaient le tissage et la poterie, l'art de teindre les étoffes et celui de peindre leurs maisons à fresque; ils cultivaient l'orge, les pois, les lentilles et commerçaient avec les pays lointains.
Ces hommes étaient-ils de la même origine que les Hellènes? on ne sait. Mais une chose est certaine : dès les premières lueurs de l'histoire," des Crées de diverses familles habitaient les rivages et les îles de la mer Egée, tandis que des populations pélasgiques vivaient dans l'intérieur et sur les
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côtes occidentales de la Péninsule. D'ailleurs, les Pélasges ou « les Vieux » étaient de même souche que les Grecs, et parlaient des langues dont l'ori- gine se confond avec celle des dialectes helléniques. Aryens de langage les uns et les autres, ils avaient dû se répandre en Grèce en venant de l'Asie Mineure, soit par l'Hellespont et la Thrace, soit par les îles de l'Archipel, à moins toutefois qu'ils ne fussent originaires du pays lui-même. D'après les traditions, les Pélasges étaient nés du mont Lycée, au centre du Pélopo- nèse; ils se glorifiaient d'être des « autochthones », les « Hommes de la Terre noire », les Enfants des Chênes », les « Hommes nés avant la Lune ». Autour d'eux vivaient des trihus nombreuses de même origine, les Éoliens et les Lélèges, auxquels vinrent s'adjoindre les Ioniens et les Achéens ou « les Bons ». Les Ioniens, qui devaient plus tard exercer une influence si considérable sur les destinées du monde, occupèrent seulement la pénin- sule de l'Attique et l'Eubée. Quant aux Achéens, ils eurent longtemps la prépondérance et donnèrent leur nom à l'ensemble des peuplades grecques. Plus tard, lorsque les Dorions, franchissant le golfe de Corinthe à sa par- tie la plus étroite, se furent ëtablis en conquérants dans le Péloponèse, tous les habitants de la péninsule et des îles reçurent des Amphictyonies sié- geant aux Thermopyles et à Delphes le nom générique d'Hellènes, qui était celui d'une petite peuplade de la Thessalie méridionale et de la Phthiotide. La désignation de Grecs, qui peut-être est un synonyme de « Monta- gnards », et peut-être aussi a le sens « de Vieux, Antique, Fils du sol », se répandit peu à peu dans la nation elle-même et finit par être générale- ment adoptée. Les Ioniens de l'Asie Mineure et les Cariens des Sporades, émules des Phéniciens, naviguaient de port en port, trafiquant parmi ces tribus à demi-sauvages, et comme des abeilles qui portent le pollen sur les fleurs, répandaient de peuplade en peuplade la civilisation de l'Egypte et de l'Orient.
Commerçants phéniciens et vainqueurs romains modifièrent à peine les éléments de la population hellénique; mais lors de la migration des Bar- bares, ceux-ci pénétrèrent dans la Grèce en multitudes. Pendant plus de deux siècles les Avares maintinrent leur pouvoir dans le Péloponèse, puis vinrent des Slaves, que la peste aida plus d'une fois à dépeupler la contrée. La Grèce devint une « Slavie », et l'idiome général fut une langue slave, probablement serbe, ainsi que le prouve encore la grande majorité des noms de lieux. Quoi qu'en disent maints auteurs, les superstitions et les légendes des Grecs ne sont pas un simple héritage des anciens Hellènes et leur monde surnaturel s'est enrichi des fantômes et des vampires inventés par les Slaves ; le costume des Grecs est aussi un legs de leurs conquérants du Nord. Tou-
POPULATIONS DE LA GRÈCE. 65
tefois la langue policée des Hellènes a repris graduellemeiit le dessus, et la race elle-même a si bien reconquis la prédominance, qu'il est impossible maintenant de retrouver les éléments serbes de la population. Mais, après avoir été presque entièrement slavisée, l'IIellade courut le risque de devenir albanaise, surtout pendant la domination vénitienne. Encore au commen- cement du siècle, l'albanais était la langue prépondérante de l'Elide, d'Âr- gos, de la Béotie et de l'Attique; de nos jours, plus de cent mille préten- dus Hellènes la parlent encore. La population actuelle de la Grèce est donc fort mélangée, mais il serait difficile de dire dans quelles proportions se sont unis les éléments divers : hellène, slave, albanais. On pense que les Grecs les plus purs de race sont les Maïnotes ou Maniotes de la péninsule du Ténare; eux-mêmes se disent les descendants directs des Spartiates et montrent encore parmi leurs châteaux forts celui qui appartint au « sei- gneur Lycurgue ». Depuis un temps immémorial jusqu'à la guerre de l'in- dépendance, leurs assemblées de vieillards gardèrent le titre de « Sénat de Lacédémone ». Tout Maïnote jurait d'aimer jusqu'à la mort « le premier des biens, la liberté, héritage des ancêtres Spartiates». Cependant les noms d'une foule de localités du Magne sont d'origine serbe et témoignent du long séjour des Slaves dans la contrée. Les Maïnotes pratiquent la « ven- detta » comme s'ils étaient des Monténégrins; mais cette coutume n'est-elle pas celle de presque toutes les peuplades encore barbares?
Quoi qu'il en soit, il est certain qu'en dépit des invasions et des croise- ments, la race grecque, peut-être en partie sous l'influence du climat qui l'entoure, a fini par se retrouver avec la plupart de ses traits distinctifs. D'a- bord, elle a su garder sa langue, et l'on a vraiment lieu de s'étonner que le grec vulgaire, issu d'ailleurs d'un idiome rustique, ne diffère pas davan- tage du grec littéraire ancien. Les changements, analogues à ceux que l'on retrouve dans les langues néo-latines, se réduisent presque à deux, l'abrévia- tion des mots par la contraction des syllabes non accentuées et l'emploi des auxiliaires dans le verbe. Aussi n'est-il pas difficile aux Grecs modernes d'ex- purger peu à peu leur idiome des tournures barbares et des mots étrangers pour le rapprocher de la langue de Thucydide. Physiquement, la race n'a guère changé non plus ; on reconnaît les anciens types en maint district de la Grèce moderne. Le Béotien a cette démarche lourde qui faisait de lui un objet de risée parmi les autres Grecs; le jeune Athénien a la souplesse, la grâce et l'allure intrépide que l'on admire dans les cavaliers sculptés sur les frises du Parthénon; la femme de Sparte a gardé cette beauté forte et fière que les poètes célébraient autrefois chez les vierges doriennes. Au moral, la filiation des Hellènes modernes n'est pas moins évidente. Comme ses ancêtres, le
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Grec de nos jours est amoureux du changement, curieux de nouveautés, grand questionneur des étrangers; descendant de citoyens libres, il a gardé le sentiment de l'égalité, et toujours enivré de sa dialectique, discute sans cesse comme s'il était encore dans l'agora; il s'abaisse souvent à flatter, mais sans conviction et par artifice de langage. Enfin, comme l'ancien Grec, il place trop souvent le mérite intellectuel au-dessus du mérite moral; à l'exemple du « sage Ulysse », le héros des chants homériques, il ne sait que trop bien mentir et tromper avec gnke; pour lui l'Âcarnanien véridique et le Mai- note « lent à promettre, fidèle à tenir », sont des rustres bizarres. Un des traits de caractère qui distingue aussi de tous les autres Européens l'ancien Grec et le moderne, est qu'il se laisse rarement entraîner par les fortes passions, à l'exception du patriotisme. De plus, il ignore la mélancolie; il aime la vie et il veut en jouir. Il la donnera pourtant volontiers dans un jour de bataille, mais dans ce cas la mort elle-même est un acte oiî se concen- trent toutes les forces de la vie. Le suicide est un genre de mort inconnu parmi les Grecs de nos jours : le plus malheureux, celui qui a le plus de raisons d'être désespéré, se rattache quand même à l'existence. Un Grec atteint de folie est également un phénomène des plus rares.
Actuellement, la nationalité grecque, en dépit des éléments si divers qui l'ont composée, est une de celles qui dans leur ensemble présentent le ca- ractère le plus homogène. Les Albanais, d'origine pélasgique, comme les Hellènes, ne leur cèdent point en patriotisme, et ce sont eux, Souliotes, Hydriotes, Spezziotes, qui ont peut-être le plus vaillamment lutté pour la cause commune de l'indépendance nationale. Les huit cents familles de Zinzares kutzo-valaques ou roumains, qui paissent leurs troupeaux dans les montagnes de l'Acarnanie et de l'Étolie, et que l'on connaît sous le nom de Kara-Gounis ou « Noires-Capotes », parlent à la fois les deux langues, et plusieurs d'entre eux épousent des Grecques, bien qu'ils ne donnent jamais leurs filles en mariage à des Hellènes. Fiers et libres, ils sont trop clair-scmés pour que leur groupe de population puisse avoir une grande importance. Quant aux étrangers proprement dits, les Grecs sont assez into- lérants à leur égard et ne prennent point à tâche de leur rendre le séjour agréable. Les Turcs, jadis si nombreux dans certaines parties du Pélopo- nèse, en Béotie et dans l'île d'Eubée, ont dû fuir jusqu'au dernier le pays où leur présence rappelait les tristes souvenirs de la servitude, et ils n'ont laissé en témoignage de leur séjour que le fez, le narghilé, les babouches. Les Juifs, que l'on rencontre en multitudes dans toutes les villes de l'Orient slave et musulman, n'osent guère se hasarder parmi les Grecs, qui du reste sont pour eux de redoutables rivaux dans le maniement des finances. On no
AÏSOTES ET HABITANTS DE SPARTE
Dessin de A. de Ciirzon d'après nature.
POPULATIONS DE LA GRECE.
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les voit en groupes de quelque importance que dans les îles Ioniennes, où ils s'étaient glissés à la faveur du protectorat britannique. C'est dans ce même archipel que vivent aussi les descendants des anciens colons vénitiens et nombre d'émigrants venus de toutes les parties de l'Italie. Des familles originaires de France et d'Italie constituent encore un groupe distinct de population dans l'île dcNaxos. Quant aux portefaix et aux jardiniers maltais d'Athènes et de Corfou, restant presque toujours dans une position su- bordonnée, ils vivent à part comme des étrangers.
N° 10. — POPULATIONS DE LA GRECE.
'kD^ ., ^^
KchcTk- 1 .+800000
tonn Albanais oh Français , Italiens ■■ Turcs ^ Eutzo-Valaqties
La population homogène de la Grèce ne permet donc pas de diviser cette contrée, comme l'Austro-Hongrie et la Turquie, en provinces ethnologiques, mais elle se partage géographiquement en quatre régions naturelles bien distinctes : l'Hellade continentale, connue du temps de la population tur- que du nom de Roumélie, en souvenir de l'empire « romain » de Byzance ; l'antique Péloponèse, appelé de nos jours Morée, peut-être par métathèse du mot « Roméc », ou plutôt d'un mot slave qui signilie « rivage marin » et qui s'appliquait jadis à l'Élide; les îles de la mer Egée, Sporades et Cycla- des; et les îles Ioniennes. En décrivant les diverses parties de la Grèce, il nous arrivera souvent d'employer de préférence les noms anci(?ns des mon-
68 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
tagnes, des fleuves et des cités, car les Hellènes de nos jours, jaloux des gloires de la Grèce d'autrefois, cherchent à débarrasser peu à peu la carte de leur pays de tous les noms d'origine slave ou italienne \
II
GRÈCE CONTINENTALE
Les montagnes du Pinde, qui forment l'arête médiane de la Turquie méridionale, se prolongent en Grèce et lui donnent un caractère orogra- phique analogue. Des deux côtés de la frontière conventionnelle, ce sont les mêmes roches et la même végétation, des paysages semblables, et presque partout des populations de même origine. En partageant l'Epire et en prenant la Thessalie à la Grèce, la diplomatie européenne ne s'est point occupée de foire son œuvre conformément aux indications de la nature. Elle s'est bornée, dans la partie orientale de la frontière, à suivre la ligne de partage des eaux sur les hauteurs du chaînon de l'Othrys, le mont « sour- cilleux » qui domine la plaine du Sperchius. A l'ouest du Pinde, au contraire, la limite politique des deux pays coupe transversalement la vallée de rAchéloiis et les croupes terreuses qui la séparent du golfe d'Arta.
La cime isolée du mont Tymphreste ou Veloukhi, dressée en tour à l'angle où l'Othrys se détache de la grande chaîne du Pinde, est, non le plus haut sommet de la Grèce continentale, mais celui qui forme, pour ainsi dire, le centre de rayonnement des eaux et des montagnes. Au sud et au sud-est, ses contre-forts, abritant de leur masse la charmante vallée de Kar- pénisi, se rattachent par une arête élevée au massif le plus considérable de la Grèce moderne : c'est le groupe que couronnent les pyramides presque toujours neigeuses de Vardoussia et de Khiona, aux pentes noires de sapins, et le superbe Katavothra, l'antique Œta, où se dressa le bûcher d'Hercule. Les montagnes de Vardoussia et de Khiona font précisément face aux beaux massifs de la Morée septentrionale, également boisés et neigeux.
* Grèce dans ses limites politiques ;
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Superficie- |
Population dn Ig'd |
1. Population kilométrique. |
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Grèce continèntàli! . |
, 19,575 |
341,038 |
17 |
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Péloponèse. . ; . . |
'. 21 ,466 |
645,380 |
50 |
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Iles de l'Egée. . : |
6,475 |
205,846 |
52 |
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lies Ioniennes . . . |
2,607 |
218,879 1,411,143 (1,458,000 avec |
84 |
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.Totaux. . |
. 50,123 |
24 |
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|
les |
marins, etc;) |
MONTAGNES DE LA GRÈCE CONTINENTALE. 69
A l'ouest du Veloukhi et du Vardoussia, les monts de l'Étolic, beaucoup moins élevés, mais abrupts, sans chemins, forment un véritable chaos de broussailles, de rochers et de défilés sauvages où ne s'aventurent guère que les tribus des bergers valaques. La contrée devient plus accessible dans l'Étolie méridionale, au bord des lacs et des rivières ; mais là aussi s'élèvent des montagnes qui, par des ramifications sinueuses, se relient au système du Pinde. Celles du littoral de l'Acarnanie qui font face aux îles Ioniennes sont escarpées, couvertes d'arbres et de buissons; ce sont les monts du « noir continent » dont parlait Ulysse. A l'est de rAchéloiis, une autre chaîne côtière, bien connue des marins, est le Zygos, dont les escarpements méridionaux, âpres et nus, se voient au- dessus de Missolonghi; plus à l'est, une autre chaîne s'avance dans la mer pour former, avec les promontoires de la Morée, l'étroit goulet du golfe de Corinthe. Tout près de l'entrée, une des montagnes de la côte d'Etolie, le Varassova, aux pans brusquement coupés, ressemble à un énorme bloc, à une pierre monstrueuse. C'était, en effet, disent les gens du pays, une roche que les anciens Titans hellènes voulaient jeter au milieu du détroit pour qu'elle servît de pont entre les deux rivages. Mais la pierre était trop lourde, ils la laissèrent tomber à l'endroit où on la voit aujourd'hui.
Vers la mer Egée, le haut massif du Katavothra se continue à l'est, paral- lèlement aux montagnes de l'île d'Eubée, par une chaîne côtière, ou plutôt par une série de groupes distincts, que séparent les uns des autres de pro- fondes échancrures, de larges dépressions et même dès vallées fluviales. Quoique basses et coupées de nombreux passages, ces montagnes aux roches escarpées, aux brusques promontoires, aux soudains précipices, n'en sont pas moins d'un accès fort difficile, et pendant les guerres de 1^ Grèce an- cienne, il suffisait d'un petit nombre d'hommes pour les défendre contre des armées entières. A l'une des extrémités de cette chaîne se trouve le pas- sage des Thermopyles; à l'autre extrémité s'étend, à la base orientale du Pentélique, la fameuse plaine de Marathon.
Les groupes de sommets qui se dressent sur la rive septentrionale du golfe de Corinthe, au sud de la Béotie, forment aussi dans leur ensemble une sorte de chaîne, parallèle à celle qui longe le canal d'Eubée, mais pluis belle et plus pittoresque. Il n'est pas une de ces grandes cimes dont le nom ne réveille les souvenirs les plus doux de la poésie et ne fasse aussitôt surgit* la figure des anciens dieux. A l'ouest, se présente d'abord le Parnasse « à la double tête », la montagne où se réfugièrent Deucalion et Pyrrha, ancêtres de tous les Grecs, et où les Athéniennes, agitant leurs torches, allaient dan- ser la nuit en l'honneur de Bacchus. Des sommets du Parnasse, presque aussi
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hauts que le Khiona, qui pyramide au nord-ouest, on aperçoit la Grèce en- tière, avec ses golfes, ses rivages et ses montagnes, depuis l'Olympe de Thes- salie jusqu'au Taygète de l'extrême Péloponèse, et l'on distingue à ses pieds l'admirable bassin de Delphes, jadis « l'ombilic » du monde, le lieu de paix et de concorde où tous les Grecs venaient oublier leurs haines. Non moins beau que le Parnasse est le groupe qui lui succède du côté de l'est. L'Hélicon des Muses est, comme aux temps de la Grèce antique, la montagne dont les vallées sont les plus fertiles et les plus riantes. Ses pentes orientales surtout sont de l'aspect le plus gracieux, et leurs bosquets, leurs pâturages, leurs jardins, où murmurent les fontaines, contrastent de la manière la plus heu- reuse avec les plaines nues et desséchées de la Béotie. Si le Parnasse a la source de Castalie, l'Hélicon a celle de l'Hippocrène, qui jaillit sous le sabot de Pégase. La longue croupe du Cithéron, où le mythe a fait naître Bacchus, relie les montagnes de la Béotie méridionale à celles de l'Attique, roches de marbre devenues fameuses par le voisinage de la cité qu'elles abritent. Au nord d'Athènes, c'est le Parnès, au profil si pur et si rhythmique; à l'est, le Pentélique, où se trouvent les cavernes de Pikcrmi, fameuses par leurs ossements fossiles; au sud, le montHymette, dont les anciens poètes ont chanté les abeilles. Puis le Laurion, aux riches scories d'argent, se pro- longe au sud-est et se termine par le beau cap Sunium, consacré à Mi- nerve et à Neptune, et portant encore quinze colonnes d'un ancien temple. Au sud de l'Attique, un autre groupe isolé, occupant toute la largeur de l'isthme de Mégare, servait de rempart de défense aux Athéniens contre leurs voisins du Péloponèse. C'est le massif deGeraneia, aujourd'hui Macry- plagi \ Au delà se trouve l'isthme de Corinthe proprement dit, resserré entre le golfe de, Lépante et celui d'Athènes. C'est un simple seuil dont les roches calcaires, stériles et sans eau, s'élèvent de 40 à 70 mètres au-dessus de la mer, et qui n'a pas 6 kilomètres de large entre les deux rivages. Cette langue de terre, espace neutre séparant deux régions géographiques distinctes, se trouvait tout naturellement choisie pour devenir un lieu d'assemblées, de fêtes et de marchés. On reconnaît encore en travers de l'isthme les restes du mur de défense élevé par les Péloponésiens, et sur les bords du golfe de
» Altitudes de la Grèce continentale :
Gerakovouni (Othrys) 1,729 mètres.
Veloukhi (Tyinphreste). . . . 2,319 »
Khonia 2,495 »
Vardoussia 2,512 »
Katavothra (Œta). ..... 2,000 «
Monts d'Acarnanie 1,590 »
Varassova ......... 917 i>
Liakoura (Parnasse) 2,459 mètres.
Palseovomia (Hélicon) 1,749 »
Elatea (Cithéron) 1,411 »
Parnès. 1,416 »
Pentélique 1,120 »
Hymette 1,036 »
Macryplagi (Geraneia) 1,566 »
MONTAGNES DE LA GRÈCE CONTINENTALE. 71
Corinthe les traces du canal commencé par l'ordre de Néron et destiné à rejoindre les deux mers.
Les montagnes calcaires de la Grèce, de même que celles de l'Épire et de la Thessalie, sont riches en bassins où les eaux s'amassent en lacs, tandis que tout autour la terre, percée de gouffres où s'engouffrent les torrents, est aride et desséchée. L'Acarnanie méridionale, dont une partie a reçu le nom de Xeromeros ou « pays sec», à cause de son manque d'eau courante, est ainsi parsemée de bas-fonds lacustres. Au sud du golfe d'Arta,qui lui- même est une espèce de lac communiquant avec la mer par une bouche fort étroite, se trouvent plusieurs de ces nappes d'eau, restes d'une sorte de mer intérieure, comblée par les alluvions del'Âchélous. Le lac le plus consi- dérable de la région a même reçu des indigènes le nom de Pelagos ou de « Mer », à cause de son étendue et de la violence de ses eaux, qui se brisent contre les rochers : c'est l'ancien Trichonis desÉtoliens. Réputé insondable, il est en réalité très-profond et ses eaux sont pures; mais il se déverse d'un flot lent dans un autre bassin beaucoup moins vaste, aux abords empestés de marécages, et s'épanchant lui-même dans l'Achéloûs par un courant bour- beux. Les coteaux qui entourent le lac de Trichonis sont couverts de villages et de cultures, tandis qu'aux alentours du lac inférieur, la fièvre a dépeuplé la contrée. Néanmoins le pays est fort beau. A peine sorti d'une étroite « cluse » ou clissura des montagnes du Zygos, le chemin s'engage sur un pont de près de deux kilomètres, construit jadis par un gouverneur turc au- dessus des marais qui séparent les deux lacs. Le viaduc s'est à demi enfoncé dans la vase, mais il est encore assez élevé pour laisser le regard se promener librement sur les eaux et leurs rives ; des chênes, des platanes, des oliviers sauvages entremêlent leurs branches au-dessus du pont ; des vignes folles se suspendent en nappes à ces beaux arbres, et leurs festons encadrent gracieusement les tableaux formés par la nappe bleue du lac et les grandes montagnes.
Au sud du Zygos, entre les terres alluviales de l'Achéloûs et du Fidaris, s'étend un autre bassin lacustre, à moitié marais d'eau douce ou saumAtre, à moitié golfe salin, qui depuis le temps des anciens Grecs s'est accru aux dépens des terres cultivées, à cause de la négligence des habitants. C'est à sa position au bord de cette grande lagune que l'héroïque Missolonghi doit son nom, signifiant « Milieu des marais ». Un cordon littoral ou ramma, çà et là rompu par les flots, sépare le bassin de Missolonghi de la mer Ionienne ; pendant la guerre de l'indépendance, des fortins et des estacades
72 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
défendaient toutes les entrées du lac, mais elles ne sont plus occupées maintenant que par des barrages de roseaux, que les pêcheurs ouvrent au printemps pour laisser entrer le poisson de mer et ferment en été pour l'empêcher de sortir. Quoique située au milieu des eaux salées, Missolonghi n'est point insalubre, grâce aux brises de mer; mais sur la petite ville plus active et plus commerçante d'.^toliko, bâtie plus à l'ouest en plein étang et réunie par deux ponts à la terre ferme, pèse un air lourd et chargé de miasmes. Entre iEtoliko et l'Achéloûs, on remarque un grand nombre d'éminences rocheuses semblables à des pyramides dressées sur la plaine. Ce sont évidemment d'anciens îlots pareils à ceux que l'on voit en archipels
x" 11. — hassf, acarxaxie.
(rraré par F.rhard.
entre le littoral du continent et l'île de Sainte-Maure; les apports de l'Achéloûs ont graduellement comblé les interstices qui séparaient tous ces rochers, et les ont rattachés à la terre ferme. L'antique ville commerçante d'Œniades occupait jadis une de ces îles, une « terre qui n'était pas encore terre ». Ce travail géologique, observé déjà par Hérodote, se continue sous nos yeux; les troubles du fleuve, qui lui ont valu son nom moderne d'Aspros ou «Blanc », accroissent incessamment l'étendue du sol aux dépens de la mer.
L'Achéloûs, que les anciens comparaient à un taureau sauvage à cause de la violence de son cours et de l'abondance de ses eaux, est de beaucoup le fleuve le plus considérable de la Grèce : ce fut un des grands exploits
FLEUVES DE LA GRÈCE CONTINENTALE. 73
d'Hercule de lui ravir une de ses cornes, c'est-à-dire de l'endiguer et de reconquérir les terres jadis inondées par ses flots errants. Ses voisins, le rapide Fidaris, que franchit le centaure Nessus, portant Hercule et Déjanire, et le Mornos, descendu des neiges de l'Œta, ne peuvent lui être comparés. Sur le versant de la mer Egée, que sont les fleuves de l'Attique, l'Orope, les deux Céphyse, et l'Hlissus, « mouillé quand il pleut? » Le principal cours d'eau de la Grèce orientale, le Sperchius, est aussi très-inférieur à l'Aché- loiis, mais il a, comme lui, grandement travaillé à changer l'aspect de la
LES TIIERMOPïLES.
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plaine basse. A l'époque où Léonidas et ses vaillants gardaient contre les Perses le défilé des Thermopyles, le golfe de Lamia s'avançait beaucoup plus profondément dans les terres ; mais le fleuve a fait peu à peu reculer le rivage et recueilli comme affluents quelques cours d'eau qui se jetaient directement dans la mer. En déplaçant graduellement son delta, le Sperchius a donné plusieurs kilomètres de largeur au passage jadis si resserré entre la base du Kallidromos et les flots, et des armées entières pourraient maintenant y manœuvrer à l'aise. Les fontaines chaudes, sulfureuses et pétrifiantes, qui jaillissent de la roche, ont aussi contribué à l'agrandissement de la plage des Thermopyles par la couche pierreuse
10
74 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE.
qu'elles étalent sur le sol. Du reste, cette contrée volcanique peut avoir été modifiée depuis deux mille ans par les trépidations du sol. Dans la mer voisine, les matelots montrent encore le rocher de Lichas, petit cratère de scories dans lequel les anciens voyaient le compagnon d'Hercule lancé du haut de TŒta par le demi-dieu courroucé. En face, sur la côte de Tile d'Eubée, des eaux thermales sourdent en telle abondance qu'elles ont formé sur les pentes d'énormes concrétions qui, de loin, ressemblent à un glacier. Un établissement thérapeutique, fondé récemment aux Thermopylcs, en utilise les eaux sulfureuses, et permet aux étrangers de parcourir des contrées si riches en grands souvenirs historiques. Naguère le piédestal sur lequel reposait le lion de marbre élevé à Léonidas était encore visible, mais on l'a démoli pour la construction d'un moulin.
Le bassin du Cephissus, ouvert comme un sillon entre la chaîne de l'Œla et celle du Parnasse, est aussi des plus remarquables au point de vue hy- drologique. La rivière parcourt d'abord un premier fond jadis couvert par les eaux d'un lac; puis, à l'issue d'un défilé que dominent les contre-forts du Parnasse, il contourne, le rocher qui portait l'antique cité d'Orchomène, et pénètre dans une vaste plaine où les cultures et les roselières entourent des étangs et des réservoirs d'eau profonde. Plusieurs torrents, dont l'un, celui de Livadia, reçoit l'eau fort abondante des célèbres fontaines de la « Mémoire » et de « l'Oubli », Mnémosyne et Léthé, accourent aussi vers le bassin marécageux en descendant du massif de l'IIélicon et des montagnes voisines. En été, une grande partie de la plaine est à sec, et ses champs donnent d'admirables récoltes de maïs dont les tiges sont douces comme la canne à sucre ; mais, après les fortes pluies d'automne et d'hiver, le niveau des eaux s'accroît de 6 mètres et même de 7 mètres et demi ; toute la plaine basse est inondée et devient un véritable lac de 250 kilomètres de super- ficie ; le mythe du déluge d'Ogygès porte même à penser que la vaste nappe d'eau a parfois envahi toutes les vallées habitables qui débouchent dans le bassin. Les anciens lui donnaient le nom de Cephissis dans sa partie occi- dentale, et de Copaïs dans ses parages plus profonds de l'est; actuellement il est désigné d'après la ville de Topolias, qui s'élève sur un promontoire de la rive septentrionale.
On comprend qu'il serait indispensable de régulariser la marche des eaux et d'empêcher les irruptions soudaines du lac sur les cultures de ses bords. C'est ce travail que tentèrent les anciens Grecs. A Test du grand lac de Copaïs se trouve un autre bassin lacustre, situé à 40 mètres plus bas et de toutes parts environné d'escarpements rocheux difficiles à cultiver. Ce réservoir, l'Hylice des Béotiens, semble naturellement indiqué pOUr emma^
LAC COPAÏS.
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gasiner le trop-plein des eaux du Copaïs; un canal, dont on suit les traces dans la plaine, devait servir à décharger le flot d'inondation dans l'énorme cuve de l'Hylice, mais il ne paraît pas que cette œuvre ait jamais été fermi- née. On dut s'occuper aussi de déblayer les divers entonnoirs ou katavothres dans lesquels l'eau du lac Copaïs s'engouffre pour aller rejoindre la mer par- dessous les montagnes. Au nord-ouest, en face du rocher d'Orchomène, d'où jaillit le Mêlas, un premier réservoir souterrain reçoit cette rivière pour la porter au golfe d'Atalante; à l'est, d'autres émissaires cachés se dirigent vers le lac Hylice et celui de Paralimni; mais c'est au nord-est, dans le golfe de
N" 13. — LAC COPAÏS.
Kokkino, que se trouvent les gouffres principaux. Dans cet angle extrême (lu lac, véritable Copaïs des anciens, la rivière Céphise, qui vient de tra- verser la plaine marécageuse dans sa plus grande largeur, se heurte à la base du mont Skroponéri et se divise en un delta souterrain. Au sud, une première caverne s'ouvre dans le rocher pour livrer passage aux eaux, mais ce n'est qu'une sorte de tunnel à travers un promontoire, et pendant la saison sèche les piétons peuvent l'utiliser en guise de chemin. Au delà de ce faux entonnoir apparaît une deuxième porte de rochers, dans laquelle se perd une des branches les plus importantes du Céphise, sans doute pour rejaillir directement à l'est en de fortes sources qui s'épanchent aussitôt dans la mer. A près d'un kilomètre au nord, deux autres bras de la rivière
7f, NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
pénètrent dans la falaise, pour se rejoindre bientôt et couler au nord, pré- cisément au-dessous d'une vallée sinueuse qui servit anciennement de lit aux eaux passant maintenant dans les profondeurs. C'est dans cette vallée que les ingénieurs grecs avaient autrefois creusé des puits qui leur permettaient de descendrejusqu'au niveau de l'eau et d'en nettoyer le lit en cas d'obstruc- tion. De l'entrée des katavothres jusqu'à l'endroit où reparaissent les eaux, on compte seize de ces puits, dont quelques-uns ont encore 10 et même 30 mètres de profondeur; mais la plupart sont comblés par les pierrailles et les terres éboulées. Il est probable que ces travaux, ruinés depuis des milliers d'années, et vainement réparés du temps d'Alexandre par l'ingé- nieur Gratès, datent de l'époque presque mythique des Myniens d'Orcho- mène. L'assèchement des marais qui bordent le lac Copaïs et la régula- risation des fleuves souterrains avaient donné à cet ancien peuple leurs immenses richesses, attestées par Homère. Ainsi les Grecs des âges homé- riques avaient su mener à bonne fin des travaux d'art devant lesquels l'industrie moderne s'arrête indécise!
Toute la région occidentale de la Roumélie, occupée par les montagnes de l'Acarnanie, de l'Étolie, de la Phocide, est condamnée par la nature même du pays à n'avoir qu'une très-faible importance relativement aux provinces orientales. C'est à peine si, du temps des anciens Grecs, ces con- trées étaient considérées comme en deçà, des limites du monde barbare, et de nos jours encore les Étoliens sont les plus ignorants des Grecs. Il n'y a de mouvement commercial que dans quelques localités privilégiées du bord de la mer, telles que Missolonghi, ^toliko, Salona, Galaxidi. Cette dernière ville, située au bord d'une baie où débouche le Pleistos, ruisseau de Delphes jadis consacré à Neptune, quoique presque toujours sans eau, était, avant la guerre de l'indépendance, le chantier et l'entrepôt de commerce le plus actif du golfe de Corinthe, et même lui donna son nom. Quant à la ville de Nau- pacte, appelée Lépante par les Italiens, et dont le nom servit également à désigner le golfe de Corinthe, elle n'a plus guère que son importance stra- tégique à cause de sa position dans le voisinage de l'entrée du détroit. Nombre de batailles navales ont eu lieu pour forcer le passage de ce défilé marin, que gardent maintenant les deux forts de Rhium et d'iVnti-Rhium, le châ- teau de Morée et le château de Roumélie. On a remarqué un curieux phé- nomène de géographie physique dans le canal qui sert d'entrée au golfe de Corinthe. Le seuil, qui d'ailleurs n'a que 66 mètres d'eau à l'endroit le plus profond, varie constamment en largeur par suite de l'action contraire des
GRÈCE COISTINENTALE. 77
alluvions terrestres et des courants maritimes; ce que l'un apporte, l'autre le remporte. Lors de la guerre du Péloponèse, le détroit avait sept stades, soit environ 1 ,255 mètres de large ; du temps de Strabon, l'ouverture était réduite à cinq stades ; actuellement sa largeur a doublé ; elle atteint près de 2 kilo- mètres de promontoire à promontoire. L'entrée du golfe d'Arta, entre l'Épire de Turquie et l'Acarnanie grecque, ne présente pas les mêmes phénomènes; elle a précisément les dimensions que lui assignent tous les auteurs anciens, un peu moins d'un kilomètre.
Les fonds de vallée et les bassins lacustres de la Roumélie orientale, et surtout sa position essentiellement péninsulaire entre le golfe de Corinthe, la mer d'Égine et le long canal d'Eubée, devaient faire de cette région une des parties les plus vivantes de la Grèce; c'est la contrée historique par excellence, où s'élevèrent les cités de Thèbes, d'Athènes, de Mégare. Entre les deux pays les plus importants de cette région, la Béotie et l'Attique, le con- traste est grand. La première de ces contrées est un bassin fermé, dont les eaux surabondantes s'accumulent en lacs, où les brouillards s'amassent, où le sol de grasses alluvions nourrit une végétation plantureuse. L'Attique, au contraire, est aride; une mince couche de terre végétale recouvre les ter- rasses de ses rochers; ses vallées s'ouvrent librement vers la mer; un ciel pur baigne les sommets de ses montagnes, et l'eau bleue de la mer Egée en lave la base; la péninsule s'avance au loin dans les flots et s'y continue par la chaîne des Cyclades. Si les Grecs, redoutant les aventures de mer, avaient dû, comme dans les premiers âges, s'occuper surtout de la culture de leurs champs, nul doute que la Béotie n'eût gardé la prépondérance qu'elle avait à l'époque des Myniens de la riche Orchomène; mais les progrès de la na- vigation et l'appel du commerce, irrésistible pour les Hellènes, devaient as- surer peu à peu le rôle principal aux populations de l'Attique. La ville d'Athènes, qui s'éleva dans la plaine la plus ouverte de la presqu'île, oc- cupait donc une position que la nature avait désignée d'avance pour un grand rôle historique.
On a beaucoup critiqué le choix que fit le gouvernement grec en installant sa capitale au pied de l'Acropole. Sans doute, les temps ont changé, et les mouvements des nations ont déplacé peu à peu les centres naturels du com- merce. Corinthe, dominant à la fois les deux mers, à la jonction de la Grèce continentale et du Péloponèse, eût été un meilleur choix; de là les rap- ports eussent été beaucoup plus faciles, d'un côté avec Contantinople et tous les rivages grecs de l'Orient restés sous la domination des Osmanlis, de l'autre avec ce monde occidental d'où reflue maintenant la civilisation que la Grèce lui donna jadis. Si l'Hellade, au lieu de devenir un petit royaume
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NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
centralisé, s'était constituée en république fédérative, ainsi qu'il convenait à son génie et à ses trarlilions, il n'est pas douteux que d'autres villes de la Grèce, mieux situées qu'Athènes pour entretenir des communications rapides avec les pays d'Europe, ne l'eussent facilement dépassée en population et en richesse commerciale ; néanmoins, en grandissant dans sa plaine et en s'unissant avec le Pirée par un chemin de 1er, Athènes a repris une impor- tance naturelle des plus considérables; elle est redevenue cité maritime, comme nux jours de sa grandeur antique, alors que, par son triple mur.
U. — ATHENES ET SES LONGS MURS.
ses « jambes » appuyées sur la mer, elle ne formait qu'un seul et même organisme avec ses deux ports du Pirée et de Phalère.
Mais quelle différence entre les monuments de la ville moderne et les ruines de la ville antique! Quoique éventré par les bombes du Vénitien Morosini, quoique dépouillé depuis de ses plus belles sculptures, le temple du Parthénon est resté, par sa beauté pure et simple, qui s'accorde si bien avec la sobre nature environnante, le premier parmi tous les chefs-d'œuvre de l'architecture. A côté de cet auguste débris, sur le plateau de l'Acropole, où les marins voguant dans le golfe d'Égine voyaient au loin briller la lance d'or d'Athéné Promachos, s'élèvent d'autres monuments à peine moins
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ATHÈNES.
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beaux et datant aussi de la grande période de l'art, l'Érechthéion et les Pro- pylées. En dehors de la ville, sur un promontoire, se dresse le temple de Thésée, l'édifice le mieux conservé qui nous reste encore de l'antiquité grecque ; ailleurs, près de l'Illissus, un groupe de colonnes rappelle la ma- gnificence du temple de Jupiter Olympien, que les Athéniens employèrent sept cents années à construire et qui servit de carrière à leurs descendants. En maint autre endroit de l'emplacement occupé par l'ancienne ville se montrent des restes remarquables, et la vue du moindre de ces débris inté- resse d'autant plus que les souvenirs d'hommes illustres s'v rattachent.
ATHENES ANTIQUE.
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Echelle de 1. 30,000
Sur ce rocher siégeait l'aréopage qui jugea Socrate; sur cette tribune de pierre parlait Démosthène ; dans ce jardin professait Platon !
C'est un intérêt historique de même nature que l'on éprouve en parcou- rant le reste de l'Attique, soit qu'on aille visiter le village d'Eleusis, où se célébraient les mystères de Cérès, et la ville de Mégare à la double acropole, soit que l'on parcoure les champs de Marathon ou les rivages de l'île de Salamine. De même, en dehors de l'Attique, les voyageurs sont attirés par les souvenirs du passé vers Platée, Leuctres, Chéronée, laThèbes d'Œdipe et l'Orchomène des Myniens ; mais, en comparaison de ce qu'ils furent autrefois, tous les districts sont presque déserts. Après Athènes et Thèbes, les deux seules villes de quelque importance qui se trouvent de nos jours dans la
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82 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
Grèce orientale, sur le continent, sont Lamia, située au milieu des plaines basses du Sperchius, et Livadia la béotienne, jadis célèbre par l'antre de Trophonius, que les archéologues ne sont pas encore sûrs d'avoir retrouvé. L'île d'Égine, qui dépend de l'Altique, n'est pas moins déchue et dépeuplée que la grande terre voisine. Dans l'antiquité, plus de deux cent mille habi- tants s'y pressaient, et maintenant il ne reste plus même la trentième partie de ces multitudes. L'île a du moins gardé les pittoresques ruines de son temple de Minerve, et l'admirable spectacle que présente le demi-cercle des rivages montueux de l'Argolide et de TAttique.
III
MOREE OU PELOPONESE
Géographiquement, lePéloponèse mérite bien le nom d'île que lui avaient donné les anciens. Le seuil bas de Corinthe le sépare complètement de la montueuse péninsule de Grèce : c'est un monde à part, fort petit si l'on en juge par la place qu'il occupe sur la carte, mais bien grand par le rôle qu'il a rempli dans l'histoire de l'humanité.
Quand on pénètre dans la Morée par l'isthme de Corinthe, on voit immé- diatement se dresser comme un rempart les monts ônéiens, qui défendaient l'entrée de la péninsule et dont un promontoire portait la forteresse de l'Acrocorinthe. Ces montagnes, derrière lesquelles les populations du Pélo- ponèse vivaient à l'abri de toute attaque, ne constituent point un massif isolé, et se rattachent au système général de l'île entière. C'est directement à l'ouest de Corinthe, à une cinquantaine de kilomètres dans l'intérieur de la Morée, que s'élève le groupe principal des sommets, le « nœud » d'où se ramifient tous les chaînons de montagnes vers les extrémités péninsulaires. Là se dressent le Cyllène des anciens Grecs, ou Ziria, aux flancs noirs de sapins, et le Khelmos ou massif des monts Aroaniens, dont les neiges versent au nord dans une sombre vallée la cascade ou plutôt le long voile vaporeux du Slyx : c'est le « fleuve » aux eaux froides, jadis redoutées des parjures, qui disparaît ensuite dans les replis d'un défilé, devenu pour la mythologie les neuf cercles de l'enfer. A l'ouest, le Khelmos se relie par une rangée de pics boisés au groupe de l'Olonos, l'antique Érymanthe, célèbre par les chasses d'Hercule. Toutes ces montagnes, de Corinthe à Patras, forment comme un mur parallèle au rivage méridional du golfe, vers lequel leurs contre-forts s'abaissent par degrés, enfermant entre leurs pentes des vallées
MONTAGNES DU PÉLOPOIS'ÈSE. 83
latérales fortement inclinées. Sur le versant de l'une de ces vallées, celle du Bouraïcos, s'ouvre l'énorme grotte de Mega-Spileon, qui sert de couvent, et à l'entrée de laquelle se suspendent aux rochers les constructions les plus bizarres, des pavillons de toutes formes et de toutes couleurs, pareils aux alvéoles d'un immense «nid de guêpes».
Limité au nord par les massifs superbes de la chaîne côtière, le plateau montagneux du Péloponèse central a pour bornes, du côté de l'Orient, une autre chaîne qui commence également au Cjllène : c'est le Gaurias, connu plus au sud sous le nom de Malevo ou d'Artemision, puis sous celui do Parthenion. Interrompue par de larges brèches, cette chaîne se relève à l'orient de Sparte pour former la rangée d'Hagios Petrosou Parnon ; ensuite, s'abaissant peu à peu, elle va projeter vers Cérigo le long promontoire du cap Malée ou Malia. C'est là, raconte la légende, que se réfugièrent les derniers Centaures, c'est-à-dire les barbares ancêtres des Tzakones de nos jours. Nulle pointe n'était plus redoutée des marins hellènes que celle du cap Malée, à cause des sautes brusques du vent : « As-tu doublé le cap, oublie le nom de ta patrie ! » disait un ancien proverbe.
Les montagnes qui s'élèvent à l'ouest de la Morée n'ont point cette régu- larité d'allures que présente la chaîne orientale de la Péninsule. Diverse- ment échancrées par les rivières qui en découlent, elles se ramifient au sud des monts Aroaniens et de l'Érymanthe en une multitude de petits chaînons qui se rejoignent çà et là en massifs et donnent à cette partie du plateau l'aspect le plus varié. Partout les vallées s'ouvrent en paysages imprévus, auxquels un simple bouquet d'arbres, une source, un troupeau de brebis, un berger assis sur des ruines, prêtent un charme merveilleux. C'est là cette gracieuse Arcadie, que chantaient les anciens poètes. Quoique en partie dépouillée de ses bois et devenue trop austère, elle est belle encore, mais bien plus charmantes sont les déclivités occidentales du plateau tournées vers la mer d'Ionie. Là, de riches forêts et des eaux abondantes ajoutent aux Ilots bleus, aux îles lointaines, au ciel pur, un élément de beauté qui manque à presque tous les autres rivages de la Grèce.
Au sud du plateau de l'Arcadie, que dominent à l'ouest les cimes du Ménale, quelques groupes assez élevés servent de point de départ à des chaînes distinctes. Un de ces massifs, le Kotylion ou Palaeocastro, donne naissance aux montagnes de Messène, parmi lesquelles se dresse le fameux Itliôme, et à celles de l'.^galée, qui se prolongent en péninsule à l'ouest du golfe de Coron et reparaissent dans la mer aux îlots rocheux de Sapienza, de Cabrera, de Venetiko. Un autre massif, le Lycée ou Diaforti, l'Olympe d'Ar- cadie, que les Pélasges disaient avoir été leur berceau, et qui s'élève à peu
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près au centre du Péloponèse, se continue à l'ouest de la Laconie par un long rempart de montagnes qui forme la chaîne la mieux caractérisée et la plus haute de la Morée. Elle a pour cime principale le célèbre Taygète, appelé aussi Pendactylos (Cinq-Doigts), à cause de cinq grands sommets qui le cou- ronnent, et Saint-Élie, sans doute en souvenir d'Hélios, le Soleil ou l'Apollon dorien. Des forets de châtaigniers et de noyers, auxquels se mêlent les cyprès et les chênes, revêtent en partie les pentes inférieures de la montagne, mais la cime est sans arbres et recouverte de neige pendant les trois quarts de l'année. C'est le Taygète neigeux qui de loin signale la terre de Grèce aux navigateurs. En se rapprochant de la côte ils voient surgir de l'eau bleue les contre-forts et les chaînons avancés de la « Mauvaise Montagne » ou Ka- kavouni, puis bientôt le promontoire du Ténare avec ses deux caps, le Ma- tapan et le Grasso, immense bloc de marbre blanc, haut de deux cents mè- tres, sur lequel les cailles fatiguées viennent s'abattre par millions après avoir traversé la mer. Dans les grottes de sa base l'eau s'engouffre avec un sourd clapotis, que les anciens prenaient pour les aboiements de Cerbère. Comme le cap Malée, le Matapan est redouté par les pilotes comme un grand « tueur d'hommes ».
Ainsi les trois extrémités méridionales du Péloponèse sont occupées par des montagnes et de hauts escarpements rocheux. A l'est, la péninsule de l'Argolide est dominée également dans toute son étendue par des rangées de hauteurs qui se rattachent au Cyllène, comme le Gaurias et les monts de l'Arcadie. La Morée tout entière est donc un pays de plateaux et de mon- tagnes'. A l'exception des plaines de l'Élide, composées de débris alluviaux qu'ont apportés les torrents de l'Arcadie, et des bassins lacustres de l'inté- rieur qui se sont graduellement comblés, la péninsule n'offre partout que des terrains montueux. Comme dans la Grèce continentale et les Cyclades, les rochers qui constituent les principales arêtes de montagnes, le Cyllène, le Taygète, l'Hagios Petros, sont des schistes cristallins et des marbres mé- tamorphiques. Autour de ces formations se sont déposées çà et là quelques strates de l'époque jurassique et de puissantes assises calcaires de la période crétacée. Dans le voisinage des côtes, en Argolide et sur les flancs du Taygète, des serpentines et des porphyres se sont fait jour à travers les roches supé-
' Altitudes du l'clopoiièsc :
Hauteur moyenne de la Péninsule. (500 mètres.
Cyllène (Ziria) 2,402 —
Monts Aroaniens (Khelmos).. . 2,561 —
Érymanthe (Olonos) 2,118 —
Artemision (Malevo) ; . . . 1,672
Parnon (Hagios Petros). . , . 1,957 métros.
Lycée (Diaforti) 1,420 —
Ithôme. 802 -
Taygète 2,408 —
Arachneion (Argolide) .... 1,199 —
MONTAGNES ET SOUKGES DU PELOPONESE. 85
rieures. Enfin, sur le rivage nord-oriental de l'Argolide, notamment dans la petite péninsule de Mcthana, se trouvent des volcans modernes, entre autres celui de Kaïménipetra, dans lequel M. Fouqué a reconnu la bouche ignivome dont parle Strabon et qui rejeta ses dernières laves, il y a vingt et un siècles. On doit voir sans doute dans ces volcans des évents du foyer sous- marin qui s'étend au sud de la mer Egée par les îles de Milos, Santorin et Nisyros. La grotte de Sousaki, d'où s'écoule un véritable ruisseau gazeux d'acide carbonique, de nombreuses sources thermales et des solfatares témoignent que dans l'Argolide l'activité volcanique ne s'est point encore calmée.
Peut-être les fontaines sulfureuses qui jaillissent en abondance sur la côte occidentale du Péloponèse indiquent-elles que là aussi se produit une certaine poussée intérieure du sol. L'opinion de quelques géologues est que les rivages occidentaux de la Grèce s'élèvent insensiblement; en maints en- droits, à Corinthe notamment, d'anciennes grottes marines et des plages sont maintenant à plusieurs mètres au-dessus des flots. C'est par cette élé- vation , et non pas seulement par l'apport des alluvions fluviales, qu'on s'expliquerait l'empiétement rapide des alluvions de l'Achéloiis et la forma- tion des rivages de i'Élide qui ont annexé au continent quatre îlotâ rocheux. En d'autres endroits, principalement dans le golfe de Marathonisi ou de Laconie, et sur les côtes orientales de la Grèce, ce sont des phénomènes d'abaissement du sol qu'on aurait constatés, puisque la péninsule d'Elapho- nisi s'est changée en île ; mais là aussi les alluvions des rivières ont gran- dement empiété sur les eaux de la Méditerranée. La ville de Calamata, sur le golfe de son nom, est deux fois plus éloignée de la mer qu'elle ne l'était à l'époque de Strabon. De niême, le rivage du golfe de Laconie a délaissé les vestiges de l'ancien port d'Hélos dans l'intérieur des terres.
Les roches calcaires de l'intérieur' du Péloponèse ne sont pas moins ri- ches qu(> la Béolie et que les régions occidentales de toute la péninsule des Balkans en katavothres où s'engouffrent les eaux. Les uns sont de simples cribles du sol rocheux, difficiles à reconnaître sous les herbes et les cail- loux; les autres sont de larges portes, des cavernes où l'on peut suivre le luisseau dans son cours souterrain. En hiver, des oiseaux sauvages, postés l)rès de l'entrée, attendent en foule la proie que vient leur apporter le flot ; en été, les renards et les chacals reprennent possession de ces antres d'où les avait chassés l'inondation. De l'autre côté des montagnes, l'eau qui s'était engloutie dans les fissures du plateau reparaît en sources ou kephalaria
86 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
{kephalovrysis) ; toujours clarifiée et d'une température égale à celle du sol, on la voit jaillir, ici des fentes du rocher, ailleurs du sol alluvial des plaines, ailleurs encore du milieu des eaux marines. La géographie sou- terraine de la Grèce n'est pas assez connue pour qu'il soit possible de pré- ciser partout à quels katavothres d'en haut correspondent les kephalaria d'en bas.
Les anciens avaient grand soin de nettoyer les entonnoirs naturels, afin de faciliter l'issue des eaux et d'empêcher ainsi la formation de marécages insalubres. Ces précautions ont été négligées pendant les siècles de barbarie qu'a dû plus tard subir la Grèce, et l'eau s'est accumulée en maints endroits aux dépens de la salubrité du pays. C'est ainsi que la plaine du Pheneos ou
N" 16. — LACS DE PHENEOS ET DE STYMPHALE.
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de Phonia, ouverte comme un large entonnoir entre le massif du Cyllène et celui des monts Aroaniens, a été fréquemment changée en lac. Au milieu du siècle dernier, l'eau remplissait tout l'immense bassin et recouvrait les campagnes d'une couche liquide de plus de cent mètres d'épaisseur. En 1828, la nappe lacustre, déjà fort réduite, avait encore sept kilomètres de large et s'étendait à cinquante mètres au-dessus du fond. Enfin, quelques années après, les écluses souterraines se rouvraient, mais en laissant deux petits marécages dans les parties les plus basses de la plaine, près des gouffres de sortie; en 1850, le lac avait de nouveau soixante mètres de profondeur. Hercule, dit la légende antique, avait creusé un canal pour assainir. la plaine et dégorger les entonnoirs ; maintenant on se contente de placer des grillages à l'entrée des gouffres pour arrêter les troncs d'arbres et autres gros débris entraînés par les eaux.
SOURCES ET LACS DU PÉLOPONÈSE. 87
A l'est de la cavité du Pheneos et à la base méridionale du mont Cyllène, se trouve un autre bassin, célèbre dans la mythologie grecque par les oiseaux mangeurs d'hommes, qu'exterminèrent les flèches d'Hercule : c'est le Stym- phale, alternativement nappe lacustre et campagne cultivée. Pendant l'hiver, les eaux recouvrent environ un tiers de la plaine, mais il arrive aussi, dans les années exceptionnellement pluvieuses, que les dimensions de l'ancien lac sont rétablies en entier. Le katavothre unique qui sert d'issue au lac Stymphale se distingue de la plupart des autres gouffres; il s'ouvre, non sur un rivage, au pied d'une falaise, mais au fond même du lac : il engloutit à la fois les eaux, les débris des plantes, la vase, le limon corrompu, et tous ces détritus sont emportés sous la terre, où ils se déposent dans quelque réservoir inconnu et se pourrissent lentement, comme on peut en juger par les exha- laisons fétides du katavothre. C'est dans les abîmes souterrains que se clarifient les eaux, qui vont plus loin rejaillir au bord de la mer en flots cristallins.
Toute une série d'autres bassins d'origine lacustre, qui se développent au sud entre les montagnes de l'Arcadie et la chaîne du Gaurias, sont également parsemés de marécages et de cavités humides où s'amassent des lacs tem- poraires ; mais les katavothres y sont assez nombreux pour que les inonda- lions complètes ne soient jamais à craindre. La plus grande de ces plaines, la fameuse campagne de Mantinée, où se livrèrent tant de batailles, est aussi au point de vue hydrologique un des endroits les plus curieux du monde, car les eaux qui s'y amassent vont s'épancher vers deux mers opposées, à l'est vers le golfe de Nauplie, à l'ouest vers l'Alphée et la mer Ionienne; peut-être aussi, comme le croyaient les anciens Grecs, quelques ruisseaux souterrains se dirigent-ils au sud vers l'Eurotas et le golfe de Laconie.
La disparition des eaux de neige et de pluie dans les veines intérieures de la terre a condamné à la stérilité plusieurs contrées du Péloponèse, qu'un peu d'eau rendrait admirablement fertiles. Les eaux d'averse qui coulent à la superficie du sol se perdent bientôt sous les pierres de leur lit, parmi les touffes de lauriers-roses : c'est dans les profondeurs que passe le ruis- seau permanent, dérobé à tous les regards, et là où il apparaît enfin à la surftice, il est presque partout trop tard pour l'utiliser, car c'est au bord du rivage qu'il rejaillit à la lumière. Ainsi la plaine d'Argos, si belle dans son majestueux hémicycle de montagnes aux pentes abondamment arrosées, est encore plus aride, plus dépourvue d'humidité que Mégare et l'Altique; c'est un sol toujours desséché, avide d'eau comme un crible : de là la fable antique du tonneau des Danaïdes. Mais au sud de la plaine, là où les monts rapprochés de la mer ne laissent plus qu'une étroite zone de campagnes à
88 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
irriguer, le rocher laisse jaillir une forte rivière, l'Erasinos ou « l'Aimable » , ainsi nommée de la beauté de ses eaux, admirée des Argiens. A l'extrémité méridionale de la plaine, au défilé de Lerne, d'autres sources, que l'on croit provenir, comme l'Erasinos, du bassin de Stympbale, s'élancent en grand nombre de la base du rocher, à côté d'un gouffre dit « insondable » où
N° 17. — PLATEAU DE MASTINÉE.
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A' Kntavotliron {Entonnoir).
nagent d'innombrables tortues, et s'étalent en marécages pleins de serpents venimeux : ce sont les kephalaria ou « têtes » de l'antique hydre de Lerne, que le héros Hercule, le dompteur de monstres, trouva si difficiles à saisir, ou plutôt à « capter », comme diraient actuellement nos ingénieurs. Enfin, plus au sud, une fontaine abondante n'a plus même la place nécessaire pour jaillir de la terre ferme ; elle sort du fond de la mer, à plus de trois cents
SOURCES ET RIVIÈRES DU PÉLOPONÈSE. «y
mètres du rivage. Cette source, l'antique Doïné, l'Anavoulo des marins grecs, n'est autre que l'un des ruisseaux engouffrés dans les katavothres de Mantinée : lorsque la surface du golfe est unie, le jet d'eau de Doïné s'élève au-dessus de la mer en un bouillonnement de quinze mètres de largeur.
Des phénomènes analogues se produisent dans les deux vallées méridio- nales de la Péninsule, celles de Sparte et de la Messénie. Ainsi l'Iri ou Eurotas n'est en réalité qu'un fort ruisseau. A l'issue d'un long défilé que les eaux du lac de Sparte se sont creusé dans, quelque déluge antique, à travers des roches de marbre, l'Eurotas se jette dans le golfe de Maratho- nisi ; mais il est rare qu'il ait assez d'eau pour déblayer la barre qui en obstrue l'entrée. Il se perd dans les sables de la plage. Par contre, le Vasili- Potamo ou Fleuve-Royal, qui jaillit de la base d'un rocher, à une petite dis^ tance à l'ouest de l'Eurotas, et dont le cours ne dépasse pas dix kilomètres, roule en toute saison une masse d'eau considérable et sa bouche reste tou- jours largement ouverte. Quant au fleuve de Messénie, l'antique Pamisos, appelé aujourd'hui le Pirnatza, il possède avec l'Alphée, parmi tous les cours d'eau de la Grèce, le privilège de former un port, et de se laisser re- monter jusqu'à une dizaine de kilomètres par des embarcations d'un faible tirant : mais c'est aux puissantes sources d'Hagios Flores, fournies par les montagnes de sa rive orientale, qu'il doit cet avantage. Ces fontaines, qui forment à leur sortie de terre un marais assez étendu, sont le véritable fleuve : la terre qu'elles arrosent et qu'elles fertilisent est celle que les anciens appelaient la « Bienheureuse » à cause de sa fécondité.
Les régions occidejitales du Péloponèse, les mieux arrosées par les eaux du ciel, ont aussi le bassin fluvial le plus considérable, celui de l'Alphée, appelé aujourd'hui Rouphia, de son tributaire le plus abondant, l'antique Ladon. Ce dernier cours d'eau, qui par son volume mérite d'être, en effet, considéré comme le véritable fleuve, était célébré par les Grecs à l'égal du Pénéede Thessalie, à cause de la limpidité de son onde et des riants paysages de ses bords. Il est alimenté en partie par les neiges de l'Érymanthe, mais comme la plupart des autres rivières de la Morée, il a aussi ses affluents souterrains provenant des gouffres du plateau central : c'est dans le Ladon que se versent les eaux du bassin de Pheneos. L'Alphée proprement dit reçoit le tribut des katavothres ouverts sur les bords des anciens lacs d'Orcho- mène et de Mantinée, puis après avoir parcouru le bassin de Mégalépolis, qui fut également un lac avant l'époque historique, il gagne sa basse vallée par une succession de pittoresques défilés. D'après une tradition charmante, qui rappelle les antiques relations de commerce et d'amitié entre l'Élide et Syracuse, l'Alphée plongeait sous la mer pour reparaître en Sicile près de
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son amante, la fontaine d'Aréthuse. Après tant d'excursions faites par les eaux du Péloponèse dans l'intérieur de la terre, un voyage sous-marin de l'Alphée semblait à peine un prodige aux yeux des Grecs.
A leur sortie des montagnes, l'Alphée et toutes les autres rivières de l'Élide ont souvent changé de lit et recouvert de limon les campagnes rive- raines : c'est ainsi que les ruines d'Olympie ont disparu sous les alluvions. Le Pénée, aujourd'hui Gastouni, est de toutes ces rivières celle dont le
1,0 18. — BIFURCATION DU GASTOUNI.
cours a subi le plus de changements. Jadis elle s'épanchait au nord du pro- montoire rocheux de Chelonatas, tandis que de nos jours elle se détourne brusquement au sud pour aller se jeter dans la mer à vingt kilomètres au moins de son ancienne bouche. Il est possible que des travaux d'irrigation aient facilité ce changement de cours ; mais il est certain que la nature, à elle seule, a fait beaucoup pour modifier graduellement l'aspect de cette partie de la Grèce. Des îles, fort éloignées du rivage primitif, ont été annexées à la terre ; de nombreuses baies ont été graduellement séparées de la mer par des levées naturelles de sable, et transformées en étangs d'eau douce par les ruisseaux qui s'y déversent. Une de ces lagunes, qui s'étend au sud de l'Alphée, sur la distance de plusieurs lieues, est bordée, du côté de la mer, par une admirable forêt de pins. Ces bois majestueux, où les anciens
LE PÉLOPONÈSE ET SES PEUPLES. 91
Triphyliens venaient rendre un culte à la « Mort sereine », les coteaux des environs parsemés de bouquets d'arbres, et sur les flancs du mont Lycée, la vallée charmante où plonge la cascade de la Néda, « la première née des sources d'Ârcadie et la nourrice de Jupiter », font de cette région de la Morée celle que le voyageur aimant la nature a le plus de bonheur à parcourir.
Le Péloponèse, comme la Grèce continentale, présente un exemple des plus remarquables de l'influence exercée par la forme du territoire sur le développement historique des populations. Réunie à l'Hellade par un simplo pédoncule et défendue à l'entrée par un double rempart transversal de mon- tagnes, « l'île de Pélops » devait naturellement, à une époque où les obsta- cles du sol arrêtaient les armées, devenir la patrie de peuples indépendants : l'isthme restait un chemin libre pour le commerce, mais il se fermait devant l'invasion.
A l'intérieur de la Péninsule, la distribution et le rôle des peuples divers s'expliquent aussi, en grande partie, par le relief de la contrée. Tout le pla- teau central, ensemble de bassins fermés qui n'ont point d'issues visibles vers la mer, devait appartenir à des tribus, comme celles des Arcadiens, qui n'entraient guère en rapport avec leurs voisines, ni même les unes avec les autres. Corinthe, Sicyone et l'Achaïe occupaient au bord du golfe tout le versant septentrional des monts de l'Arcadie; mais, séparées par de hauts chaînons transversaux, les peuplades des diverses vallées restaient dans l'iso- lement, et lorsqu'elles eurent enfin assez de cohésion pour s'unir en ligue contre l'étranger, il était déjà trop tard. A l'ouest, l'Élide, avec ses larges débouchés de vallées et sa zone maritime insalubre et dépourvue de ports, ne pouvait avoir dans l'histoire de la Péninsule qu'un rôle tout à fait secon- daire; ses habitants, incapables de défendre leur pays ouvert à toutes les incursions, eussent même été d'avance condamnés à l'esclavage s'ils n'a- vaient réussi à se mettre sous la protection de tous les Grecs et à faire de leur plaine d'Olympie le lieu de réunion où les Hellènes de l'Europe et de l'Asie, du continent et des îles, venaient pendant quelques jours de fête ou- blier leurs rivalités et leurs haines. De l'autre côté du Péloponèse, le bassin d'Argos et la presqu'île montueuse de l'Argolide constituaient en revanche une région naturelle, parfaitement limitée et facile à défendre : aussi lesAr- giens purent-ils maintenir leur autonomie pendant des siècles, et même à l'époque homérique^ c'est à eux qu'appartenait l'hégémonie des nations grecques. Les Spartiates leur succédèrent. Le domaine géographique dans
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lequel ils s'étaient établis avait le double avantage d'être parfaitement abrité contre toute attaque et de leur fournir amplement ce dont ils avaient besoin. Après avoir solidement assis leur puissance dans cette belle vallée de l'Eurotas, ils purent s'emparer facilement du littoral et de la malheureuse Hélos ; puis, du haut des rochers du Taygète, ils descendirent, à l'ouest, dans les plaines de la Messénie. Cette partie de la Grèce formait également un bassin naturel, bien distinct et protégé par de hauts remparts de monta- gnes; aussi les Messéniens, frères des Spartiates par le sang et leurs égaux par le courage, résistèrent-ils pendant des siècles. Ils succombèrent enfin; tout le midi de la Péninsule obéit à Sparte, et celle-ci put songer à dominer la Grèce. Alors la région du Péloponèse, toute désignée d'avance pour ser- vir de champ de bataille entre les peuples en lutte, la « salle de danse de Mars », fut le plateau ceint de montagnes qui se trouve sur le chemin de Lacédémone à Corinthe et où s'élevaient les cités de Tégée et de Mantinée.
Par un contraste géographique remarquable, cette île de Pélops, aux ri- vages sinueux, offre, comparée à l'Attique, un caractère essentiellement con- tinental, qui s'est reflété dans l'histoire de ses populations : aux temps anti- ques, les Péloponésiens furent beaucoup plus montagnards que marins; sauf à Corinthe, où viennent presque s'effleurer les deux mers, et sur quel- ques points isolés du littoral, notamment dans l'Argolide, qui est une autre Attique, les populations n'étaient nulle part incitées au commerce mari- time; dans leurs hautes vallées de montagnes ou dans leurs bassins fluviaux fermés, elles devaient demander toutes leurs ressources à l'industrie pasto- rale et à l'agriculture. L'Arcadie, qui occupe la partie centrale de la Péninsule, n'était habitée que de pâtres et de laboureurs, et son nom, qui signifia d'abord « Pays des Ours », est resté celui des contrées champêtres par excellence ; on l'applique encore à tous les pays de bosquets et de pâtu- rages. De même, les habitants de la Laconie, séparés de la mer par des massifs de rochers qui étranglent à son issue la vallée de l'Eurotas, gardèrent longtemps leurs mœurs de guerriers et d'agriculteurs, et s'accoutumèrent difficilement aux hasards de la mer. « Lorsque les Spartiates, dit Edgar Quinet, plaçaient l'Eurotas et le Taygète à la tête de leurs héros, c'était à bon escient qu'ils reconnaissaient ainsi un même caractère dans la nature de la vallée et dans la destinée du peuple qui l'occupait ».
Aux âges les plus anciens auxquels remonte la tradition, les Phéniciens avaient d'importants comptoirs sur les côtes du Péloponèse. Ils s'étaient in- stallés à Nauplie, dans le golfe d'Argos; à Kranae, devenu aujourd'hui le port de Marathonisi ou Gythium, en Laconie ; ils achetaient les coquillages qui leur servaient à teindre la pourpre. Les Grecs eux-mêmes avaient quelques
HISTOIRE DU PÉLOPONËSE. 95
ports assez actifs, tels que la « sablonneuse Pylos », cité du vieux Nestor, remplacée de nos jours, de l'autre côté du golfe, par la ville de Navarin. Plus tard, lorsque la Grèce devint le centre du commerce de la Méditer- ranée, Corinthe, si bien située à l'entrée du Péloponèse, entre les deux mers, prit le premier rang parmi les cités grecques, non par son importance politique, son amour de l'art ou son zèle pour la liberté, mais parla richesse de ses habitants et le chiffre de sa population ; elle eut, dit-on, jusqu'à trois cent mille personnes dans ses murs. Même après avoir été rasée par les Romains, elle reprit son importance ; mais depuis, sa position exposée la fit ravager tant de fois qu'elle cessa d'avoir le moindre commerce. Ce n'était qu'une misérable bourgade, lorsqu'un tremblement de terre la renversa en 1858. Elle a été reconstruite à sept kilomètres de distance au bord même du golfe auquel elle a donné son nom, mais il est douteux qu'elle reprenne son rang de cité, tant qu'on n'aura pas creusé de canal entre les deux mers. Les chemins de Marseille et de Trieste à Smyrne et à Constantinople se réuni- ront alors au détroit de Corinthe, et le mouvement des navires égalera peut- être dans ce passage celui que l'on voit en divers canaux semblables, natu- rels ou creusés de mains d'hommes, le Sund, le Bosphore, et le canal de Suez. En attendant le percement, que des industriels nous promettent pour un avenir prochain, l'isthme est presque désert; il ne sert qu'au passage des voyageurs et des colis débarqués par les vapeurs autrichiens dans les deux petits ports des rives opposées. Les anciens, qui n'avaient pu réaliser leurs projets de jonction entre le golfe de Corinthe et celui d'Égine, et qui, d'ailleurs, avant la tentative de Néron, craignaient d'entreprendre cette œu- vre, dans la pensée que l'une des deux mers était plus haute et submerge- rait la rive opposée, avaient eu du moins l'ingénieuse idée de faciliter le trafic au moyen de mécanismes qui faisaient rouler les petits navires de l'une à l'autre plage : c'était un « portage » perfectionné ^
Après l'époque des Croisades, lorsque la puissante république de Venise se fut rendue maîtresse du littoral de la Morée, elle attira naturellement la population vers les côtes, et celles-ci se trouvèrent bientôt bordées de colo- nies commerçantes, Arkadia, l'île Prodano, laProtée des Grecs, Navarin, Mo- don. Coron, Kalamata, Malvoisie, Nauplie d'Argolide. Ainsi, grâce à l'ap- pel des commerçants vénitiens, le Péloponèse, devenu pays d'exportation et de trafic, perdit graduellement le caractère continental que lui donnaient ses plateaux et ses remparts de montagnes, pour reprendre le rôle maritime qu'il avait eu partiellement à Tépoque des Phéniciens. Le régime des Turcs,
' Moindre largeur de l'isthme. . . . 5,940 mètres. Moindre hauteur 40 — (76 mètres à la partie la plus étroite).
^6 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE.
l'appauvrissement du sol et les guerres civiles qui en furent les conséquences, forcèrent de nouveau les populations à rompre leurs relations commerciales avec l'extérieur et à se renfermer dans leur île comme dans une prison. Alors le principal groupe d'habitants s'établit précisément au centre de la Péninsule, dans la ville de Tripolis ou Tripolitza, ainsi nommée, dit-on, parce qu'elle est l'héritière des trois cités antiques de Mantinée, Tégée et Pallantium. Depuis la reconquête de l'autonomie hellénique, la vie s'est encore une fois, comme par une sorte de rhythme, reportée vers le pourtour duPéloponèse. De nos jours, la ville qui prime de beaucoup toutes les autres en importance est celle de Patras, située loin de l'entrée du golfe de Co- rinthe et au débouché des plaines les plus fertiles et les mieux cultivées de la côte occidentale. En prévision de la grandeur future que lui promet son trafic, déjà fort considérable, avec l'Angleterre et les autres pays d'Europe, on a tracé les quartiers de la nouvelle ville comme si elle devait un jour devenir l'égale de Trieste ou de Smyrne.
En comparaison de cet emporium du Péloponèse, les autres villes de la Péninsule, même celles qui avaient le plus d'activité à l'époque vénitienne, ne sont que des marchés tout à fait secondaires. jEgium ou Vostitza, au bord du golfe de Corinthe, est une simple escale, moins célèbre par son com- merce que par son admirable platane de plus de 15 mètres de circonférence, dont le tronc creux servait naguère de prison. Pyrgos, près de l'Alphée, n'a point de port. Dans la belle rade de Navarin, défendue contre les flots et les vents du large par le long îlot rocheux de Sphactérie, les carcasses des vais- seaux turcs coulés à fond dans le combat de 1828 sont toujours plus nom- breuses que les navires de commerce flottant sur les eaux du port. Modon, Coron, sont également déchues. Kalamata, débouché des vallées fertiles de la Messénie, n'a qu'une mauvaise rade, où les embarcations ne peuvent mouil- ler en tout temps. La célèbre Malvoisie, aujourd'hui Monemvasia, n'est plus qu'une forteresse à demi ruinée, et les vignobles des environs, qui produi- saient le vin exquis dont le nom est appliqué maintenant à d'autres crus, ont depuis longtemps cessé d'exister. Enfin, Nauplie, qui se rappelle les courtes années pendant lesquelles elle servit de capitale au royaume nais- sant, a l'avantage de posséder un bon port bien abrité; mais ses murailles, ses bastions et ses forts en font une place plus militaire que commerciale.
Les cités de l'intérieur, quelle que soit la gloire attachée à leurs noms, ne sont pour la plupart que de grosses bourgades. La plus célèbre de toutes, Sparte ou « l'Éparse », ainsi nommée de ses groupes de maisons dispersées dans la plaine et n'ayant jadis pour toute muraille que la vaillance de ses citoyens, promet de devenir une des villes les plus prospères de l'intérieur
VILLES DU PÉLOPONÊSE.
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du Péloponèse, grâce à la fertilité de son bassin. Après avoir été supplantée, au moyen âge, par sa voisine Mistra, dont les constructions gothiques, à demi ruinées et désertes, maisons, palais, églises et châteaux forts, recou- vrent une colline abrupte à l'ouest de la plaine de l'Eurotas, Sparte reprend pour la deuxième fois le rang de cité prépondérante en Laconie. Argos, plus ancienne encore que Lacédémone, a pu comme elle renaître de ses ruines, à cause de sa position dans une plaine souvent desséchée, mais
X" 19. — VALLÉE DE l'eUROTAS.
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d'une grande fécondité naturelle. Toutefois, si les étrangers parcourent en grand nombre les campagnes du Péloponèse, ce n'est point pour visiter ces villes restaurées, où quelques pierres seulement rappellent l'antiquité grecque, ce sont les anciens monuments de l'art qui les attirent.
A cet égard, l'Argolide est l'une des provinces les plus riches de l'Hel- lade. Près d'Argos môme, dans les flancs escarpés de la colline de Larisse, 9ont taillés les gradins d'un théâtre. Entre Argos et Nauplie s'élève, au mi- lieu de la plaine, le petit rocher qui porte l'antique acropole de Tirynthe,
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aux puissantes murailles cyclopéennes de 15 mètres de largeur. Au nord, sur des escarpements rocailleux, est la vieille Mycènes, la tragique cité d'Agamemnon, où l'on voit aussi des murs cyclopéens, mais où l'on visite surtout la célèbre porte des Lions, grossièrement sculptée à la première époque de l'art grec, et le vaste souterrain connu sous le nom de trésor des Atrides : ce monument, l'un des restes les plus curieux de l'architec- ture primitive des Argiens, est aussi l'un des mieux conservés, et l'on peut on admirer dans tous les détails la solide construction ; une de ses pierres, qui sert de linteau à la porte d'entrée, ne pèse pas moins de 169 ton- nes. C'est également en Argolide, à Épidaure, sur le rivage du golfe d'Égine et près de l'ancien sanctuaire d'Esculape, que se trouve le théâtre de la Grèce le moins dégradé par le temps : on distingue encore, au milieu des brous- sailles et des arbustes entremêlés, les cinquante-quatre gradins en marbre blanc, sur lesquels pouvaient s'asseoir douze mille spectateurs. Parmi ses autres débris, l'Argolide a les beaux restes du temple de Jupiter, à Némée, et les sept colonnes doriques de Corinthe, que l'on dit être les plus an- ciennes de la Grèce ; mais c'est à l'extrémité opposée du Péloponèse, dans la charmante vallée de la Néda, que s'élève le monument le plus admirable de la Péninsule, bâti par Ictinus en l'honneur d'Apollon Secourable : ce temple est celui de Bassae, près de Phigalée d'Arcadie.Les grands chênes, les superbes rochers qui l'entourent rehaussent la beauté de ce noble édifice. Les constructions les plus nombreuses du Péloponèse sont des citadelles; mainte place forte, avec son enceinte et son acropole, se voit encore précisément dans le même état qu'aux temps de l'ancienne Grèce. Les murs d'enceinte de Phigalée, ceux de Messène ont gardé leurs tours, leurs portes, leurs réduits de défense. D'autres acropoles, utilisées depuis par les Francs des Croisades, les Vénitiens ou les Turcs, se sont hérissées de tours crénelées et de donjons qui ajoutent leurs traits hardis et pittoresques aux beaux paysages environnants. A la porte même du Péloponèse s'élève une de ces forteresses antiques transformée en citadelle du moyen âge : c'est l'Acro- Corinthe, gardienne de la péninsule entière. Du chaos de fortifications et de masures qui la dominent, on aperçoit presque toute la Grèce, enfermée dans le cercle bleuâtre de l'horizon.
Quelques-unes des îles grecques de la mer Egée doivent être considérées comme une dépendance naturelle du Péloponèse, auquel les rattachent des isthmes sous-marins et des chaînes d'écueils. C'est donc à bon droit qu'on les a reliées administra livement à la Péninsule.
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Les îles de lu côte d'Argolide, peuplées de marins albanais qui furent pen- dant la guerre contre les Turcs les plus vaillants défenseurs de l'indépendance hellénique, ont perdu en grande partie leur importance commerciale et poli- tique d'autrefois. Pendant la guerre, la jolie petite ville albanaise de Poros, qui s'élève dans l'île du même nom, sur une péninsule d'origine volcanique, a servi de capitale au peuple soulevé ; elle est encore assez animée, grâce à son port et à sa rade admirable, parfaitement abritée, que le gouvernement grec a choisie pour en faire la principale station de sa marine. Mais Hydra et l'îlot voisin, connu sous le nom italien de Spezia, ne pouvaient que déchoir depuis que la Grèce a reconquis son existence propre. Ce sont des masses rocheuses, presque entièrement dépourvues de sol végétal, sans arbres, sans eaux de source, et pourtant plus de cinquante mille habitants avaient pu trouver à vivre par le commerce sur ces îlots rocheux. Une liberté relative avait fait ce miracle. En 1730, quelques colons albanais, las des exactions d'un pacha de la Morée, s'étaient réfugiés dans l'île d'Hydra. On les laissa tranquilles et ils n'eurent qu'à payer un faible impôt. Aussi leur commerce, mêlé parfois d'un peu de piraterie, grandit rapidement. Ilydra occupe, il est vrai, une position fort heureuse, commandant l'entrée des deux golfes de r Argolide et de l'Attique ; mais elle n'a point de port ni même d'abri véritablement digne de ce nom. C'est donc en dépit même de la nature que les Hydriotes avaient fait de leur rocher un rendez-vous du commerce; les navires devaient se presser dans quelque anfractuosité de la côte, serrés les uns contre les autres, retenus immobiles par quatre amarres. Avant la guerre de l'indépendance, les seuls armateurs d'Hydra possédaient près de quatre cents navires de cent à deux cents tonneaux et, pendant la lutte, ils lancèrent contre le Turc plus de cent vaisseaux armés de deux mille canons. En luttant pour la liberté de la Grèce, les Hydriotes travaillaient aussi, sans le vouloir, à la décadence de leur ville, et, dès que leur cause eut triomphé, le mouvement des échanges dut se déplacer graduellement pour aller se concentrer dans les ports mieux situés de Syra et du Pirée.
Beaucoup plus grande que les îles de l'Argolide, la Cythère de Laconie, (jui doit son nom moderne de Cérigo à des envahisseurs slaves dont la trace s'est perdue, faisait naguère partie de la prétendue république Septinsu- laire gouvernée par les Anglais. Pourtant elle n'est point située dans la mer Ionienne et dépend évidemment du Péloponèse, qu'elle relie à l'île de Crète par un seuil sous-marin et l'îlot de Cérigotto, peuplé de Sphakhiotes crétois. Cythère n'est plus l'île de Vénus et n'a point de voluptueux bosquets. De loin elle ressemble à un amas de roches stériles : cependant elle porte de riches moissons, et ses petits bassins, parsemés de villages et de maisons.
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sont assez populeux. Jadis la position de Cérigo, entre les deux mers d'Ionio et de l'Archipel, donnait une grande importance à son havre de refuge; mais ce port est redevenu presque désert depuis que le cap Malée a perdu ses terreurs. On a trouvé sur ses côtes des amas de coquillages qui provien- nent d'anciens ateliers phéniciens pour la fabrication de la pourpre. Ce sont les commerçants et les industriels de Syrie qui ont introduit dans l'île le culte de la Vénus Astarlé, devenue plus tard, sous le nom d'Aphrodite, la déesse de tous les Grecs.
IV
ILES DE LA MER EGEE
Au milieu des flots moutonnants qui valurent sans doute à la « grande Mer » ou « Archipel » de Grèce son nom d'Egée ou de « mer des Chevreaux » , sont dispersés en un désordre apparent les îles et les îlots; ils sont tellement nombreux que, par une transposition singulière, l'appellation d'Archipel, au lieu de s'appliquer aux bassins maritimes, ne désigne plus que des îles groupées en multitudes. Au nord, les Sporades se développent en une longue rangée qui se recourbe vers le mont Athos; plus au sud, Skyros, l'île où, d'après la légende, naquit le héros Achille et où mourut Thésée, se dresse isolément; la grande île d'Eubée se ploie et s'allonge au bord du conti- nent ; puis on voit au large du Péloponèse surgir de toutes parts les mon- tagnes blanches des Cyclades, que les anciens Grecs comparaient à une ronde d'Océanides dansant autour d'un dieu.
Toutes les îles de l'archipel grec se rattachent au continent, soit par leur formation géologique, soit par le plateau sous-marin qui les supporte. Les Sporades du nord sont un rameau de la chaîne du Pélion. L'île d'Eubée est dominée par des massifs calcaires d'une assez grande hauteur dont la direction générale est parallèle aux chaînes de l'Attique, de l'Argolide, de rOlympe et du mont Athos. Skyros est un petit massif rocailleux parallèle aux montagnes de l'Eubée centrale. Les sommets des Cyclades, qui conti- nuent dans la direction du sud-est les chaînes de l'Eubée et de l'Attique, appartiennent aux mêmes formations. « Montagnes de la Grèce égarées dans la mer, » elles sont aussi composées de schistes micacés et argileux, de roches calcaires et de marbres cristallins. Athènes a le Pentélique, mais les Cyclades ont les marbres éclatants de Naxos et ceux plus beaux encore de Paros, dans lesquels on taillait les statues des héros et des dieux. Des grottes
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curieuses, notamment celle d'Antiparos, que les anciens ne connaissaient point, puisque aucun d'eux ne l'a mentionnée, et celle, plus régulière, de Sillaka, dans l'île de Cythnos ou Thermia, célèbre par ses eaux chaudes, s'ouvrent dans les assises calcaires. Le granit se montre aussi dans quel- ques îles, surtout dans la petite Délos, la terre sacrée des Grecs. Enfin, vers leur extrémité méridionale, les rangées des Cyclades, orientées dans le sens du nord-ouest au sud-est, sont traversées par une chaîne d'îles et d'îlots d'origine ignée, qui se continuent, d'un côté, jusqu'à la péninsule de Methana, dans l'Argolide; de l'autre, jusqu'à l'île de Cos et aux rivages de l'Asie Mineure.
La terre d'Eubée a de tout temps été considérée comme à demi continen- tale. C'est une île, mais le bras de mer qui la sépare de la Béotie et de l'Altiquc n'est, en réalité, qu'une vallée longitudinale, peu profonde en certains endroits, et formant, comme les vallées terrestres, une succession régulière d'étranglements et de bassins. Le défilé le plus étroit de cette vallée maritime n'a que soixante-cinq mètres de largeur, de sorte que depuis vingt-trois siècles déjà on avait pu facilement jeter entre la rive du conti- nent et Chalcis, la capitale d'Eubée, un pont, remplacé maintenant par un palier tournant qui laisse passer les embarcations. Les courants alternatifs de marée qui se succèdent assez irrégulièrement dans le canal avaient autrefois donné une grande célébrité au détroit de l'Euripc; ce flux et ce reflux étaient considérés comme l'une des grandes merveilles naturelles de la Grèce : aussi l'île entière en a-t-elle pris son nom vulgaire de 'Negripon, corrompu par les Italiens en celui de Negroponte. L'île d'Eubée est trop rapprochée du continent pour que ses vicissitudes de prospérité et de décadence n'aient pas concordé d'une manière générale avec les destinées des contrées voisines, l'Attique et la Béotie. Lorsque les cités grecques étaient dans leur période de gloire et de puissance, les deux villes eubéennes de Chalcis et de Cumes étaient aussi des foyers de rayonnement et leurs populations essaimaient en colonies vers toutes les côtes de la Méditerranée. Plus tard, les divers conquérants qui ravagèrent l'Attique dévastèrent également Négrepont, et maintenant cette île, simple dépendance de la péninsule voisine, participe à tous ses mouvements politiques et sociaux
La partie septentrionale de l'Eubée est embellie par des forêts de diverses essences, chênes, pins, aunes et platanes ; tous les villages y sont entourés de bosquets d'arbres fruitiers et les paysages environnants ressemblent aux sites de rp]lide et de l'Areadie, Mais dans le fourmillement des Cyclades on cherche en vain ces gracieux tableaux champêtres ; un très-petit nombre d'îles ont encore çà et là quelque reste de la beauté naturelle que donnent
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les ombrages et les eaux courantes. La plupart semblent avoir été pétrifiées par la tète de Méduse, commeTantiquc légende le racontait de l'île deSeriphos; des olivettes, des groupes de chênes à vallonnée, quelques bosquets de pins, voilà ce que possèdent les îles les plus ombragées! Mais ailleurs, quelle nu- dité! quels rochers gris et mornes ! Les promontoires de la Grèce sont arides, mais bien plus dépourvus de verdure sont la plupart de ces îlots de l'Ar-
N° 20. — EUKIPE ET CHALCIS.
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chipel, que néanmoins on contemple avec une sorte de ferveur, à cause du retentissement de leur nom dans l'histoire! C'est à bon droit que la plupart des grandes cimes des Cyclades grecques, comme celles de la Turquie hellé- nique, ont été consacrées au prophète Élie, successeur biblique d'Apollon, la divinité solaire. En effet, le soleil règne en maître sur ces âpres rochers, il les brûle, il en dévore les broussailles et le gazon. Une de ces îles inhabitées par l'homme, Antimilo, donne encore asile à
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un bouquetin {capra caucasica) qui a disparu du reste de l'Europe, et que l'on retrouve seulement en Crète et peut-être à l'île de Rhodes. Des cochons sauvages errent aussi au milieu des rochers d'Antimilo. Quant aux lapins, ils vivent dans les cavernes de quelques-unes des Cyclades en innombrables multitudes ; ils foisonnent surtout à Mykonos et à Délos, et l'on doit s'étonner par conséquent que les anciens auteurs grecs ne les aient jamais mention- nés. Chose curieuse, les lièvres et les lapins n'habitent pas les mêmes îles : chaque espèce vit à part dans son domaine insulaire. L'île d'Andros seule Aiit exception ; mais les deux races n'y sont pas moins nettement séparées : les lièvres occupent l'extrémité septentrionale de l'île, tandis que les.lapins se creusent des terriers dans la partie du midi. En fait de curiosités zoolo- giques, il est à remarquer aussi qu'une grosse espèce de lézard, connue par le peuple sous le nom de « crocodile », ne se trouve point sur le continent, mais seulement dans quelques îles de l'Archipel. Il faut en conclure que les Cyclades sont séparées de la péninsule thraco-hellénique depuis des Ages d'une longue durée.
Une chaîne d'îles volcaniques limite au sud la ronde des Cyclades en longeant le grand fossé maritime qui sépare l'Archipel et la mer de Crète. La plus grande de ces îles de laves et de cendres, Milo, est un cratère irrégulier, effondré au nord-ouest et laissant pénétrer les eaux de la mer à l'intérieur de son bassin, qui est l'un des ports de refuge les plus vastes et les plus sûrs de la Méditerranée. Milo n'a point eu d'éruption dans les temps modernes, mais des solfatares encore fumantes et des sources ther- males qui jaillissent sur le rivage et dans la mer elle-même témoignent de l'activité des laves souterraines. D'autres fontaines thermales, à Seriphos, à Siphnos et dans les îlots de ces parages, sont également en rapport avec le foyer volcanique.
Actuellement le centre de la poussée intérieure se manifeste à peu près à égale distance des côtes de l'Europe et de l'Asie dans le petit groupe des îles généralement désignées sous le nom de Santorin ou Sainte -Irène. Ces îles, dont le noyau consiste en roches de marbre et de schistes semblables à celles des autres Cyclades, sont disposées circulairement autour d'un vaste cratère qui n'a pas moins de 390 mètres de profondeur. A l'est, le croissant de Thera présente du côté du gouffre de larges falaises à pic d'où s'écroulent les scories, et du côté du large, de longues pentes couvertes de vignobles aux produits exquis. A l'ouest du cratère, Therasia, plus petite, se dresse comme la muraille à demi ruinée du volcan, et l'écueil
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d'Aspronisi indique l'existence d'une paroi sous-marine. C'est près du centre de ce bassin que brûle encore le fond de la mer. Le foyer de laves reste long- temps presque assoupi , puis il se réveille tout à coup pour rejeter des amas de scories. Il y a bientôt vingt et un siècles, surgit une première île que les anciens émerveillés nommèrent la « Sainte » et que l'on appelle aujour- d'hui Palaea-Kaïméni (l'ancienne Brûlée). Au seizième siècle, trois années
N» 21. — NÉA-KAÏMÉNI.
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Terre achaïuseei sans accamptynemenl de phénomènes vclcaniçuej: Terre ejJuzussee^, avec accompagnement 4eJianeroUe>t et déruptunf. Ârijaen Hmaff»
d'éruptions firent naître l'île plus petite de Mikra-Kaïméni. Un cône de laves plus considérable, celui de Néa-Kaïméni, s'éleva au commencement du dix-huitième siècle, et tout récemment encore, de 1866 à 1870, celte île s'est agrandie de deux nouveaux promontoires, Aphroëssa et la montagne de George, qui ont plus que doublé l'étendue primitive du massif volca- nique, en